L’Isère au temps des libertins

Véronique Granger
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Au siècle des Lumières, la capitale des Alpes était réputée pour ses beaux esprits et son libertinage. Retour dans cette « vallée des galants » et cette terre de dévergondage sur les traces de Casanova, Choderlos de Laclos ou du marquis de Sade.    

Quand il arrive à Grenoble en septembre 1760, Giacomo Casanova a 35 ans et déjà une jolie réputation de séducteur ! L’aventurier vénitien fascine tout le gotha européen avec le récit rocambolesque de son évasion de la prison des Plombs et ses innombrables conquêtes féminines.

Celui qui se présente désormais comme le chevalier de Seingalt prend ses quartiers sans doute chez le seigneur de Barral, à La Tronche, avec vue de rêve sur l’Isère. Renommé pour ses fêtes fastueuses, ce bourg résidentiel a d’ailleurs inspiré en 1711 une comédie musicale au titre prometteur : Les Plaisirs de La Tronche !

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La somptueuse villa du seigneur de Barral, où séjourna sans doute Casanova à La tronche en 1760.

 

Dans sa biographie, Histoire de ma vie, l’épicurien vieillissant reviendra avec délectation sur les « délices dauphinoises ». Il se régale du fameux « ratafia » de cerise de Mathieu Teisseire, “nectar des dieux de l’Olympe”. Et goûte surtout les charmes des Grenobloises. Anne Couppier, jolie brunette qu’il tente en vain de séduire le premier soir… deviendra un an plus tard – un peu grâce à lui ? – la favorite de Louis XV !

Liaisons dangereuses et femmes de lettres

Mais les habitantes de la « vallée des galants », telle que l’on surnomme la vallée du Grésivaudan, n’ont pas attendu Casanova pour voir leur beauté célébrée. Gagnée par les idées libertines qui se propagent dans les cercles mondains et les élites, la capitale du Dauphiné, siège d’une importante garnison, est connue de la hiérarchie militaire comme “une ville de plaisir et de dissipation, où les jolies femmes ne s’oubliaient pas”.

Nicolas Chorier, auteur de très sérieux ouvrages sur l’histoire du Dauphiné, écrit ainsi en 1660 sous le manteau une sulfureuse Académie des dames – qu’il attribue à une mystérieuse dame de Tolède.

De brillantes personnalités grenobloises, comme madame de Tencin, libertine et protectrice des gens de lettres (portrait ci-dessous), alimentent la chronique mondaine à Paris. Venu ici en garnison de 1769 à 1775, le lieutenant Choderlos de Laclos ne fait d’ailleurs pas mystère d’avoir trouvé dans la région le modèle des personnages de ses Liaisons dangereuses – parues en 1882 –, ce roman épistolaire qui fit un scandale considérable !

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Entre autres hypothèses, madame de Merteuil, “brune piquante aux formes sculpturales”, lui aurait été inspirée par la marquise de Montmaur, l’épouse du baron d’Agoult. Le jeune Henri Beyle (Stendhal) évoquera dans ses mémoires cette femme qui louait une maison de campagne près de celle de son grand-père, le docteur Gagnon, au Chevalon-de-Voreppe et lui offrait des noix confites, enfant.

Elle tint un salon à la conservation des plus décolletées jusqu’à plus de 80 ans ! Mais dans une confidence au comte de Tilly, Laclos laisse entendre que cette “marquise de LTDPM dont toute la ville racontait des traits dignes des impératrices romaines les plus insatiables”, pourrait tout aussi bien désigner la marquise de La Tour-du-Pin-Montauban ou madame Béranger de Sassenage, connues pour leurs dévergondages.

Du libertinage au sadisme

Si la morale est sauve, cette brillante peinture des mœurs de l’époque élève le libertinage au rang des beaux-arts ! Avec le marquis Donatien Alphonse François de Sade, l’exercice est poussé jusqu’à ses limites les plus scabreuses.

En cavale, condamné à mort pour avoir tenté d’empoisonner des prostituées avec des aphrodisiaques, ce débauché notoire passe lui aussi par Grenoble à deux reprises, en 1773 et en 1776. Antoine Servan, jeune procureur soucieux de donner à la justice un visage plus humain, le prend sous sa protection et l’accueille dans son hôtel particulier.

Vingt ans plus tard, dans Les Infortunes de la vertu, paru en 1787, on retrouve “ce juge intègre, citoyen chéri, philosophe éclairé” qui sauve l’innocente Justine de la pendaison : “J’avais beaucoup entendu parler de ce pays dans mon enfance et je m’y figurai le bonheur”, fait dire le divin marquis à son héroïne.

 

Encart

Pour approfondir, n’hésitez pas à consulter le riche catalogue du centre de ressources Albert Soboul du Musée de la Révolution française à Vizille.

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Question à :

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Christiane Mure-Ravaud, membre de l’Académie delphinale

Isère Mag : Qu’est-ce que le libertinage ?

Le libertinage est d’abord au XVIIe siècle l’indépendance de l’esprit revendiquée par les cercles d’intellectuels ; puis le rejet de toute norme imposée par la morale et la religion. Au siècle des Lumières, tandis que les philosophes reprennent l’héritage de la libre-pensée, le sens du mot dérive vers la licence des mœurs.

Selon l’acception couramment admise depuis, le libertin est celui qui s’adonne sans retenue aux plaisirs charnels, comme à l’époque de la Régence. Mais l’élite aristocratique se livre à des jeux galants basés sur la mise en scène de la séduction amoureuse.

Cette pratique mondaine codifiée qui inspire les romanciers, s’avère une des activités les plus représentatives d’une caste décadente vouée à l’oisiveté.

Libertinage et littérature en Dauphiné au siècle des Lumières, de Christiane Mure-Ravaud.

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La double vie d’un maître libertin crémolan

Dans son journal « officiel », Pierre-Philippe Candy, notaire à Crémieu, livre la chronique quotidienne d’un respectable notable de province, qui deviendra maire de sa commune après la Restauration.

Mais c’est un libertin de tout premier ordre qui se révèle dans son journal officieux où il consigna en verlan, de 1780 à 1794, le récit de ses frasques sexuelles.

Ce Casanova dauphinois comptabilise ses plaisirs solitaires et détaille ses exploits les plus intimes. Conservé aux Archives départementales, ce manuscrit sulfureux a fait l’objet d’une traduction par l’historien René Favier.

Orgueil et narcissisme, journal d’un notaire dauphinois au XVIIIe siècle, de Pierre-Philippe Candy, PUG (2006).

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