L’Alpe-d’Huez et son tunnel de légende

Marion Frison
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L’Alpe-d’Huez et son tunnel de légende

Laurent Salino

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Chapô

En février 1963, l’ouverture du troisième tronçon du téléphérique des Grandes-Rousses fait du pic Blanc le plus haut sommet équipé de France après celui de l’aiguille du Midi, à Chamonix. Il propulse surtout l’Alpe-d’Huez dans le club très fermé des stations de ski d’été grâce à son fameux tunnel.

Le 10 février 1963, Maurice Herzog, ministre de la Jeunesse et des Sports du général de Gaulle, s’élance skis aux pieds du pic Blanc, le troisième sommet le plus haut du massif des Grandes-Rousses et dévale l’itinéraire hors piste de Sarenne. Deux heures plus tard, il est de retour à la gare de départ du téléphérique où l’attendent le préfet de l’Isère, Maurice Doublet, et un parterre de personnalités. Le vainqueur de l’Annapurna est ravi.

La remontée mécanique qu’il est venu inaugurer va non seulement permettre l’exploitation du glacier de Sarenne pour le ski d’été, mais surtout de positionner une nouvelle station française dans le cercle très fermé des domaines skiables de plus de 3 000 mètres d’altitude ! Pourtant, à l’origine, la partie était loin d’être gagnée !  

Cinq ans auparavant, des difficultés financières contraignent en effet le propriétaire du premier et du deuxième tronçon du téléphérique à fermer boutique. Inquiets pour leur avenir, commerçants et hôteliers se mobilisent et créent la Société d’aménagement touristique de l’Alpe-d’Huez, la Sata, pour racheter les installations.

Audacieux, ils décident, dans la foulée, de prolonger le téléphérique jusqu’au pic Blanc en créant un troisième tronçon. “En offrant aux touristes un accès à ce sommet, dont le panorama à 360 degrés couvre un dixième du territoire français, ainsi que la possibilité de skier sur le glacier, ils sont assurés d’une belle saison d’été”, explique Jacques Bory, hôtelier et ancien président de la Sata.

Mis en service le 10 février 1963 après trois ans de chantier, le téléphérique achemine 35 clients à 3 326 mètres d’altitude, à la vitesse de 10 mètres par seconde.

Une idée révolutionnaire

Le succès est immédiat. Les skieurs viennent de loin pour descendre les 16 kilomètres de Sarenne. Certains d’entre eux trouvent néanmoins la remontée via le village d’Huez dissuasive, et les plus audacieux empruntent l’arête de la mine de l’Herpie pour rejoindre directement la station. Pour sécuriser le passage, la Sata l’équipe alors de pieux métalliques ancrés dans la roche pourvus d’une main courante.

Mais la nécessité d’une liaison entre les glaciers de Sarenne et des Grandes-Rousses s’impose rapidement. Une figure locale, l’hôtelier Georges Rajon, émet alors une idée révolutionnaire. Pourquoi ne pas creuser un tunnel de 200 mètres de long dans la montagne, à 3 000 mètres d’altitude, qui rejoindrait les deux faces ? “Impossible, farfelu… un tel tunnel provoquerait un appel d’air qui projetterait les skieurs dans le vide”, avancent ses détracteurs qui proposent de créer une route sur la crête de l’Herpie. La polémique enfle.

L’arbitrage, rendu par Émile Allais, champion de ski et pionnier reconnu en France du balisage et de l’entretien des pistes, est sans appel : “Ce sera une première, mais vous devez créer un tunnel !” Reste à en déterminer la pente. Une fois encore, Georges Rajon apporte la solution. “Il a chaussé ses skis sur la place du Dôme, puis il a glissé d’un bout à l’autre. Il en a conclu que c’était la pente idéale. Un rapide calcul lui a permis de l’évaluer à 3 %”, ajoute Jacques Bory.

Le grand frisson

Le percement du tunnel, confié à l’entreprise Vigne d’Oris-en-Rattier, débute le 16 juillet 1964, en amont, sur le glacier de Sarenne. L’évacuation des déblais par wagonnets sur rail s’avère plus longue que prévu et, pour respecter les délais, l’entrepreneur ouvre un deuxième front, en aval du tunnel. Les deux équipes font la jonction fin novembre 1964. À temps pour l’ouverture de la saison d’hiver et pour la plus grande joie des skieurs qui, à la sortie du boyau, s’offrent le grand frisson en découvrant le vide sous leurs spatules.

Le 5 juillet suivant, les amateurs de glisse estivale se bousculent devant les deux fils neige du glacier de Sarenne. L’Alpe, dont la réputation n’est plus à faire l’hiver, rejoint Val-d’Isère et Chamonix dans le club fermé des stations de ski d’été. 

Statistiques

Les miraculés du tunnel

Le 3 décembre 1964, quelques jours après la percée du tunnel, trois pisteurs de la station prennent la première benne du téléphérique pour sécuriser la piste du troisième tronçon et l’ouvrir au public. Surpris par la tempête, ils trouvent refuge dans le tunnel.

Un détachement du secours en montagne, parti les secourir, doit interrompre ses recherches à 22 heures dans des conditions météo exécrables. Ignorant que les trois hommes s’apprêtent à passer la nuit dans leur abri de fortune.

Ce qui leur sauvera la vie. Par chance, l’un d’entre eux possède sur lui quatre allumettes. Assez pour allumer un feu avec du bois stocké dans le tunnel. Le lendemain matin à 7 heures, profitant d’une éclaircie, ils tentent une sortie. Et atteignent, une heure plus tard, le sommet du pic Blanc.

“Le sang-froid d’un montagnard chevronné a réduit un drame imminent à la mesure d’un petit incident”, s’enflamme le correspondant du Dauphiné libéré dans le journal du 5 décembre.

Encart

Un chantier titanesque

Le téléphérique du pic Blanc, réalisé par l’entreprise grenobloise Neyrpic, a été mis en service en 1963, au terme de trois ans de travaux titanesques liés à la longueur de la ligne, à son altitude, et au transport des matériaux.

Image
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Crédits

M RAJON

 

Au total, ce sont 50 tonnes d’appareillages, 150 tonnes de charpente, 1 500 tonnes de béton et 2 200 mètres de câbles d’une seule portée qui ont été nécessaires. “Nous avons également dû nous pencher sur la question du personnel pour trouver des techniciens qui soient aussi des montagnards et même des skieurs”, témoignait à l’époque Gabriel Olivier, chef de chantier et futur directeur d’exploitation Sata.

La mise en service de l’installation, initialement prévue en 1962, a dû être retardée de plusieurs mois à cause d’un incident de poulie.

Corps suite

Le tunnel : dans le top-10 des pistes les plus raides des Alpes

Il ne faut pas avoir froid aux yeux pour descendre le mur du troisième tronçon. Cette piste insolite, qui traverse la montagne, démarre de la gare du téléphérique du pic Blanc, à 3 326 mètres d’altitude. Trois cents mètres plus bas, elle emprunte le fameux tunnel qui lui a donné, outre son nom, son caractère mythique. Sa faible pente permet de glisser sans effort dans le boyau minéral.

À la sortie, le skieur éprouve une sensation de vertige. Avec une inclinaison de 35 degrés (70 %) en moyenne, c’est l’une des pentes les plus raides des Alpes qui l’attend. Il doit, de surcroît, défier le champ de bosses impressionnant qui le sépare de la gare de départ du téléphérique, située à 2 700 mètres d’altitude. Adrénaline assurée !

Corps fin

Du troisième tronçon à Portillo

Sept titres sur huit, 16 médailles sur 24 et six doublés… C’est l’éblouissant palmarès de l’équipe de France de ski alpin aux Championnats du monde de Portillo, au Chili, en 1966.

À son retour, Honoré Bonnet, le patron mythique du ski français, adresse un joli clin d’œil à l’Alpe-d’Huez en déclarant que les conditions d’entraînement sur le glacier de Sarenne et sur le mur du tunnel du troisième tronçon, à une altitude et dans des conditions de neige comparables à celles de Portillo, ont participé à ce succès.

Un coup de projecteur qui contribuera à élargir la notoriété de la station iséroise.

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