LIQUEURS

DES SOMMETS

Exposition

Après la papeterie et l’industrie de la lingerie, le Musée dauphinois poursuit son exploration de notre patrimoine industriel, dans les distilleries de la région. Un patrimoine encore bien vivant avec Chartreuse diffusion, Ambix, la Salettina, Cherry Rocher ou encore la maison Colombier.

Par Véronique Granger

L’équipe de la distillerie Cherry-Rocher en 1896, à La Côte Saint-André (photo, collection particulière).

 

“Enivrez-vous sans trêve”, exhorte Baudelaire en 1864. Le vénéneux poète n’est pas le seul à chercher l’inspiration dans les paradis artificiels, en cette époque bénie des distillateurs.

La « fée verte », cette liqueur d’absinthe aux vertus hallucinogènes qui sera bientôt interdite, coule encore à flots dans les salons bourgeois comme sur les tables de ferme, parmi une pléthore de spiritueux fameux à base de plantes, fruits et autres trésors de bienfaits trouvés puis macérés et distillés dans nos montagnes.

Chartreuse verte ou jaune, génépi, ratafia de cerise ou vermouth de Savoie, absinthe ou eau de vipère : au XIXe siècle, notre région est réputée pour ses distilleries. Brillat-Savarin, influent critique gastronomique, l’affirme en 1826 : “C’est dans les Alpes et surtout le Dauphiné que se fabriquent les meilleures liqueurs de France.” Giacomo Casanova, célèbre libertin vénitien, loue l’élixir chartreux et le ratafia, cette “divine liqueur à base d’eau-de-vie, de cerises et de cannelle” inventée par Matthieu Teisseire, dont Stendhal raffole également… 


 

> DU SPIRITUEL AU SPIRITUEUX...

 

Si la production monastique et domestique prospère dès le Moyen Âge, le tournant industriel se fait au XVIIIe siècle : “Les liqueurs, jusqu’alors surtout utilisées pour leurs vertus curatives, sortent des apothicaireries pour passer au salon comme boissons d’agrément”, révèle Chantal Spillemaecker, commissaire de l’exposition.

Un alambic en cuivre de la distillerie Charles Meunier à Saint-Quentin-sur-Isère – fabriqué par les établissements Joya, à Grenoble – témoigne de cet âge d’or. Premier-Henry et son absinthe à Romans, Cherry Rocher à La Côte-Saint-André, Teisseire à Grenoble, Chartreuse à Voiron, Bonal à Saint-Laurent-du-Pont, Dolin à Chambéry… Beaucoup prennent une ampleur internationale, à grand renfort de réclames hautes en couleurs, vantant les vertus supposées de ces boissons « tonifiantes » ou « régénérantes », promettant amour et longue vie.

Autres temps, autres mœurs : au XXe siècle, les mouvements antialcooliques apparaissent, et la législation veut mettre un frein à cette consommation débridée. Le vin remplace les liqueurs pour réchauffer les cœurs… voire des breuvages ambrés venus d’outre-Atlantique.

Le Musée dauphinois consacre d’ailleurs un volet de son exposition aux méfaits de l’alcool pour la santé – c’est la première cause de cancers et de 200 autres maladies !

Les spiritueux n’en reviennent pas moins à la mode, notamment avec la mixologie, dans les cocktails. Tout est question de dosage…et surtout de modération ! 

 

PRATIQUE

 

Du 28 mars 2019 au 29 juin 2020

Musée dauphinois, 30 rue Maurice-Gignoux, à Grenoble.

Entrée libre.

 

Musée Dauphinois

 
  • Fabrication d’eau de vie sur un alambic ambulant par Abel François Ferdinant, photographe (Vif, fin du XIXe siècle).

Fabrication d’eau de vie sur un alambic ambulant par Abel François Ferdinant, photographe (Vif, fin du XIXe siècle).

 ZOOM 
 

QUAND CHAQUE VILLAGE AVAIT SON BOUILLEUR DE CRU

Au XIXe siècle, les distillateurs ambulants, transportant leur alambic de village en village aux premiers frimas de l’automne, font partie du paysage.

Chacun ou presque a son verger et lui apporte raisin, pommes, poires ou autres fruits bien mûrs à distiller pour en extraire en quelques heures une gnole bien parfumée.

Exonérés de taxe par Napoléon, les bouilleurs de cru se sont quasi évaporés en 1960 avec la perte de leur privilège héréditaire : ils doivent aujourd’hui se déclarer aux services de douanes. Ils sont encore quelques uns à perpétuer la tradition en Isère – comme Serge Perticoz, à Saint-Chef.

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Affiche « véritable China-China » de la distllerie Brun-Pérod à Voiron.

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Créée en 1865 par un ancien moine chartreux, la distillerie Bonal à Saint-Laurent-du-Pont fait appel pour sa publicité aux meilleurs affichistes de l’époque (comme ici Cassandre en 1935). Elle obtiendra le grand prix à l’exposition universelle de Paris en 1889 avec son apéritif à base de gentiane, de quinquina et d’une trentaine de plantes. 

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Étiquette « Blanco Pastis » de la distillerie Fernand Blanc à La Mure (XXe siècle).

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Affiche de Bonal par Coulange-Lautrec (vers 1880).

Publié le : 
03 mars 2019