CES ENTREPRISES

QUI AMÉNAGENT LA MONTAGNE

Economie

Confrontées au réchauffement climatique et aux mutations de leur clientèle, les stations de montagne doivent se réinventer. Des opportunités à saisir pour les professionnels de la filière.

Par Véronique Granger

  • Le tout ski, mono produit et mono-saison, c’est fini : toutes les stations (comme ici aux 2 Alpes) s’attachent à diversifier leur offre.

Le tout ski, mono produit et mono-saison, c’est fini : toutes les stations (comme ici aux 2 Alpes) s’attachent à diversifier leur offre.
 

En 1934, Jean Pomagalski installait sa première remontée mécanique à l’Alped’Huez avant de créer son entreprise. Cette invention contribua dans les décennies suivantes au fantastique essor du ski alpin, donnant naissance à des stations tout équipées et à une industrie puissante, concentrée à 80 % dans les Alpes françaises.

Quatre-vingt-cinq ans plus tard, ces professionnels exportent leur savoir-faire dans le monde entier. Ils sont aussi confrontés à de nouveaux défis. Selon un rapport du Giec, la survie même du ski et des stations au-delà de 2050 est en jeu !

Le réchauffement climatique a d’ailleurs monopolisé les débats du 81e congrès de Domaines skiables de France à Besançon, où étaient rassemblés 800 aménageurs et exploitants de la filière neige.

“Cela fait longtemps que les stations de montagne s’efforcent d’étendre leur activité au-delà de la saison hivernale, confirme Pierre Ract, directeur commercial France et Andorre de Poma, à Voreppe. Mais cette préoccupation est devenue la priorité, au même titre que le développement de la capacité d’enneigement et la réduction de l’empreinte carbone.”

Appareils de remontées mécaniques rapides, silencieux et surtout connectés aux autres transports publics, installations reconditionnées pour réduire l’impact environnemental et les coûts : les constructeurs ont dû s’adapter à ces évolutions sociétales.  

“Aujourd’hui, il est impensable d’envisager un téléporté sans porte-vélo !”, souligne Gilles Kraan, PDG de Gimar-Montaz Mautino, à Saint-Martin-le-Vinoux.

 

> LES CLIENTS AUSSI ONT CHANGÉ
 

Si les équipements de neige de culture, comme l’a montré une étude d’Isère Tourisme, devraient pouvoir maintenir le niveau d’enneigement actuel des stations iséroises jusqu’en 2050, ils ne résoudront pas un problème de fond : les clients aussi ont changé.

Fini le tout-ski, mono-produit et mono-saison, et les mini-studios où l’on s’entasse à six. Ils veulent toute une palette d’activités ludiques tournées vers le bien être, la reconnexion avec la nature et des pratiques sportives renouvelées.

Pour attirer les nouvelles générations, il faut scénariser le domaine skiable”, observe Didier Bich, exploitant de la station chartrousine du col de Porte, qui vient d’ouvrir un « fun park » avec bosses, figurines, petits tunnels et tapis de luges. Obligatoire aussi, la présence sur les réseaux sociaux. Skaping, jeune société grenobloise connue pour ses webcams de haute qualité, propose une nouvelle solution baptisée Selfie XXL, pour zoomer sur le paysage en arrière plan. Idéal pour booster son image !

Mais pour toutes les stations, la mutation demande aussi des investissements lourds. La première station de Belledonne, avec son projet Chamrousse 2020, veut “reconstruire la ville sur la ville” sur le modèle d’Innsbruck, autour d’une économie de montagne toutes saisons et hyperconnectée.

Les Deux-Alpes et l’Alpe-d’Huez ont aussi lancé de gros chantiers de restructuration et de renouvellement urbain. Enfin, à Villard-de-Lans, l’arrivée de Tony Parker ouvre de nouveaux horizons pour la capitale du Vercors… “Le marché est porteur : toutes les stations, petites ou grandes, ont les mêmes besoins, constate Guillaume Daydé, cogérant d’Espace Gaïa Architecture, à Grenoble.

Mais toutes n’ont pas les mêmes moyens financiers. Il faut sortir de la logique de station pour envisager la montagne comme un territoire d’avenir où il fait bon vivre, avec des aménagements culturels qui profitent à toute la population.”

Une analyse que partage Louis Guily, PDG du cabinet Dianeige à Meylan – un bureau d’études connu pour son expertise du manteau neigeux. “Certains pays de l’Arc alpin ont pris une longueur d’avance pour accueillir des touristes toute l’année. Mais nous avons des atouts avec des massifs très proches de la ville, la présence des parcs naturels… Nous avons un modèle à inventer.”

 

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 LEUR MARCHÉ : LA MONTAGNE

 >   CM DUPON, À PONTCHARRA :

DES DAMEUSES MADE IN ISÈRE
 

En 2016, CM Dupon (10 salariés), fabricant de surfaceuses pour les patinoires, rachetait les actifs de la société Aztec, en liquidation judiciaire.

Ce qui fait de la PME iséroise le seul fournisseur français de dameuses et l’un des trois dans le monde, aux côtés de deux géants (l’italien Prinoh et l’allemand Kässbohrer). 

“On a simplifié la conception et revu le design pour réduire les coûts de 20 %, tout en obtenant de meilleures performances”, se félicite le PDG, Romain Dupon.

Ses dameuses partent aujourd’hui à 90 % à l’exportation (en Amérique du Nord et en Russie), mais il espère se faire une place sur le marché européen : “On propose aux exploitants de reconditionner leurs anciennes machines plutôt que de les remplacer, et de prolonger leur durée de vie de dix à trente ans. ”

 >   ALPES VÉRIF, À SAINTE-MARIE-D'ALLOIX :

LE CONTRÔLE TECHNIQUE DES REMONTÉES MÉCANIQUES
 

Essais de freinage, contrôle des câbles et des automatismes, vérifications électriques : à chaque mise ou remise en service, les installations de remontées mécaniques subissent obligatoirement toute une batterie de tests, qui en font sans doute l’un des moyens de transport les plus sûrs au monde !

Créée en 2015 par trois anciens du groupe Decra, Alpes Vérif compte parmi les quinze sociétés agréées en France par le ministère des Transports pour ces inspections périodiques.

Un métier pointu pour lequel il n’existe aucune formation spécifique : “ Nous avons tous des diplômes en électrotechnique et en automatisme. Mais nous nous sommes formés sur le tas ! ”, explique le cogérant, Régis Etratto.

Le pic de l’activité en France se situe d’avril à fin novembre. Le reste de l’année, Alpes Vérif part à l’étranger pour contrôler des installations de transports par câble urbains comme au Chili, au Portugal ou sur d’autres domaines skiables, en Turquie.

Un marché très porteur ! 

 >   SKAPING, À GRENOBLE :

LE POUVOIR DES IMAGES
 

Quel temps fait-il en station aujourd’hui ? Avec les webcams haute qualité de cette jeune société, on a non seulement la couleur du ciel, mais des images de rêve, jour et nuit, de son spot de montagne préféré, avec possibilités de timelapse (pour voir la neige tomber en accéléré !) ou de « coups de cœur ».

Prises à intervalles réguliers, les vues sont diffusées sur Internet et avec les bulletins météo à la télévision. “La webcam génère 60 % du trafic sur la page d’accueil d’un site Internet. Pour moins cher qu’un spot publicitaire, on a un super outil de promotion ! ”, assure Jean-Pierre Caurier, créateur de cette start-up visionnaire.

En cinq ans, Skaping a déjà conquis 160 sites touristiques dont 120 stations de sports d’hiver en France. Avec six collaborateurs et bientôt neuf, l’équipe s’est étoffée et a élargi son horizon en ouvrant une filiale au Québec, en avril dernier.

Skaping a développé également une solution vidéo baptisée Skape Me : ça démarre comme un selfie puis on dézoome sur le panorama en arrière plan. Effet « wouaw » assuré ! 

 >   ALPINOV X, À VEUREY :

DES ENNEIGEURS QUI NE CRAIGNENT PAS LE CHAUD
 

À moyen terme, les stations de moyenne montagne, les plus menacées par les aléas météo, souhaitent sécuriser leur enneigement en débuts et fins de saison.

Créée en 2017 par des anciens d’Air Liquide, la start-up Alpinov X a mis au point un enneigeur nouvelle génération fonctionnant par toute température, et qui permet de transformer 100 % de l’eau en neige avec une très faible dépense d’eau et d’énergie.

“L’avantage, c’est de pouvoir produire indépendamment de la météo et donc d’anticiper ses besoins en neige de culture”, explique son directeur commercial, Fabrice Aubouy.

Conçu sous forme de container, avec un bardage de bois qui se fond dans le paysage, l’équipement peut s’atteler à une dameuse pour enneiger là où c’est nécessaire.

Lauréate du concours d’innovation de l’Ademe, Alpinov X a convaincu la station de Villard-de-Lans de tester son système avec un démonstrateur à partir de cette saison.

Alpinov X, qui compte aujourd’hui huit collaborateurs, a déjà emmagasiné une douzaine d’intentions de commandes (en France, en Andorre et en Suisse).

Le lancement commercial est prévu pour le prochain salon Mountain Planet à Grenoble, en avril 2020.

 >   CABINET DIANEIGE, À MEYLAN :

UN OUTIL PRÉDICTIF POUR MIEUX GÉRER LA NEIGE
 

Y aura-t-il de la neige à Noël ? Avec le simulateur « Prosnow », Météo France devrait pouvoir affiner ses prévisions non seulement sur les prochains jours, mais jusqu’à la fin de la saison et heure par heure !

Très pratique pour programmer ses séjours aux sports d’hiver, cet outil informatique, développé dans le cadre d’un programme européen, vise surtout à permettre aux exploitants des stations d’optimiser leur production de neige de culture, avec des modèles prédictifs prenant en compte l’épaisseur de la couche au sol.

“Avant de mettre en route leurs enneigeurs, les stations pourront tester différents scénarios sur chacune des pistes et réduire ainsi l’impact écologique et la consommation d’eau”, considère Louis Guily, PDG et fondateur de Dianeige.

Fort de 25 ans d’expérience dans l’aménagement de la montagne, le cabinet d’études est l’un des treize partenaires de ce projet coordonné par Météo France, aux côtés de l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea) à Grenoble.

Prosnow est en test dans huit stations pilotes de l’Arc alpin (France, Suisse, Autriche et Italie) et sera lancé officiellement en avril 2020 lors du salon Mountain Planet. Toutes les stations pourront s’abonner à ce service.

 >   ESPACE GAÏA ARCHITECTURE, À GRENOBLE :

DES STATIONS À RÉINVENTER
 

Il y a trente ans, les gens passaient leur journée sur les pistes et se moquaient pas mal de dormir à six dans un studio. Aujourd’hui, ces résidences de tourisme sont obsolètes et restent vides 90 % du temps.

Des lits froids qui se transforment peu à peu en friches dans les stations… “Nous avons toute une génération d’immeubles à remettre au goût du jour et aux normes. On a des gouffres énergétiques, avec parfois des copropriétés chauffées au fioul !”, constate Guillaume Daydé, cogérant d’Espace Gaïa Architecture.

Ce spécialiste du développement touristique en milieu naturel, sollicité à l’international, intervient aujourd'hui non seulement sur la rénovation immobilière mais sur des études d’aménagement aux quatre saisons, incluant des équipements culturels, des espaces de coworking : “Le ski va devenir une activité réservée à une élite. Il y a un créneau pour les petites stations de montagne qui doivent se positionner sont des territoires d’avenir, où il fait bon vivre et travailler au quotidien.”

En Isère, Espace Gaïa a ainsi travaillé sur un projet de maison de la géologie à Rencurel et sur un parcours d’art contemporain à l’Alpe du Grand Serre.

Des projets qui peinent parfois à émerger faute de financements…

Publié le : 
11 novembre 2019