Ces Iséroises

qui osent entreprendre

Dossier

Aujourd’hui, 30 % seulement des créateurs d’entreprises sont des femmes. Mais quand elles franchissent le cap, leurs résultats sont supérieurs de 36 % à ceux des hommes. Peut-être parce qu’elles doivent faire deux fois plus leurs preuves ! En Isère, des femmes dirigeantes d’entreprise ont atteint l’excellence et des associations viennent en aide à celles qui doutent encore de leurs capacités.

Par Annick Berlioz et Sandrine Anselmetti

Pourquoi il faut encourager l'entreprenariat féminin
 

Depuis 30 ans, la part des femmes créatrices d’entreprise stagne. Pourtant, elles sont tout autant motivées que les hommes.

« Les filles, prenez votre avenir en main : créez votre entreprise ! » Du 7 au 11 mars 2016, cinq associations de femmes entrepreneuses  — la Fédération des femmes chefs d’entreprises (FCE), les Mampreneurs de l’Isère, les Informelles, le Réseau Entreprendre au féminin et l’Association des femmes élues de l’Isère — iront transmettre ce message aux lycéens et collégiens isérois pour la 4e Semaine nationale de sensibilisation des jeunes à l’entrepreneuriat féminin.

Aujourd’hui, les femmes représentent 30 % des entrepreneurs mais seulement 10 % des créateurs d’entreprises innovantes. Un pourcentage qui stagne depuis près de 30 ans, alors que les femmes représentent la moitié des actifs et qu’elles sont plus diplômées que les hommes.

Des freins à lever

Pour stimuler l’entrepreneuriat féminin, l’Etat a mis en place plusieurs outils de financements spécifiques comme le Fonds de garantie à l’initiative des femmes, qui a permis de garantir 30 millions d’euros de prêts en 2015. Le plan interministériel de soutien à l’entrepreneuriat féminin de 2013 vise à augmenter de 10 % le taux d’entrepreneuses d’ici à 2017 en favorisant l’accompagnement et la sensibilisation.

« Les femmes sont tout autant motivées que les hommes par la création d’entreprise, rappelle Séverine Le Loarne, spécialiste de l’entrepreneuriat féminin à Grenoble Ecole de Management. Mais elles sont moins nombreuses à passer à l’acte. Ce qui les bloque, c’est la peur de manquer de compétences. Chez les femmes, il constitue le second frein à la création après la crainte d’échouer. Pourtant, elles sont un levier important de croissance économique. »

Des associations pour se lancer

En Isère, des dizaines d’associations les aident à surmonter ces obstacles avec une méthodologie adaptée. Les concours comme les Trophées des femmes de l’économie ou Initiative au féminin, sont aussi d’excellents leviers pour développer leurs projets. « Elle se mène à la fois dans la sphère privée, par une répartition plus équitable des tâches ménagères, mais aussi au sein des entreprises et des organisations patronales en se partageant les responsabilités », poursuit Séverine Werquin. 

Dans ce combat pour l’égalité, les hommes ont tout autant à gagner : les entreprises managées par les femmes affichent un meilleur taux de rentabilité et offrent de meilleures conditions de travail à leurs salariés. Leurs résultats sont en moyenne de 36 % supérieurs à ceux des hommes. Et selon la Banque mondiale, si plus de femmes se lançaient dans l’aventure, la productivité française augmenterait de 25 %.

Un réseau pour entreprendre en Isère

Prête à vous jeter à l’eau ? En Isère, des dizaines d’associations de femmes entrepreneuses vous accompagnent à toutes les étapes de votre projet.

 

 

« Entre leur vie d’épouse, de mère de famille et de chef d’entreprise, les femmes ont peu de temps pour se constituer un réseau. Or, c’est l’un des nerfs de la guerre », témoigne Séverine Werquin-Matton, présidente de la délégation iséroise des femmes chefs d’entreprise (FCE), première association de femmes créatrices d’entreprise de France, fondée en 1945.

Aujourd’hui, elles sont plusieurs dizaines en Isère avec chacune sa cible et sa spécificité : Capital filles pour les jeunes des quartiers sensibles et des zones rurales, Mampreneurs pour les mères entrepreneuses… Des initiatives émergent aussi dans les cercles masculins. Le réseau Entreprendre Isère a créé une section féminine en 2013.

« L’objectif est d’augmenter la part des femmes dans notre association. Pour cela, nous avons mis en place un accompagnement spécifique avec un prêt d’honneur à taux zéro pouvant aller jusqu’à 70 000 euros », rapporte Cécile Prost, cofondatrice d’Entreprendre au féminin. L’Isère est aussi le seul département où ces associations travaillent en réseau. « Cela nous permet d’organiser des événements en commun et de mutualiser nos compétences », conclut Séverine Werquin-Matton.

En savoir plus :
Femmes chefs d'entreprise - www.fcefrance.com
Capital Filles - www.capitalfilles.fr
Mampreneurs - www.reseau-mampreneurs.com

 

 

 

« Allez au bout de votre projet »

Marie-Anne Jacquemoud, 74 ans, créatrice des ateliers Marianne


« Si j’ai un conseil à donner aux filles, c’est d’aller jusqu’au bout de leur projet », encourage Marie-Anne Jacquemoud. Depuis 2008, elle perpétue la tradition des gants de Grenoble dans un atelier-boutique qu’elle a repris suite au décès de son patron, Salvatore Notturno.

Pas gagné d’avance pour cette Grenobloise issue d’une génération où les femmes restaient à la maison. A 20 ans, Marie-Anne travaille d’abord à domicile comme couturière pour plusieurs ganteries grenobloises. « C’était pratique pour m’occuper de mes enfants. »

Embauchée en 1985 chez Notturno, elle apprend toutes les étapes de la fabrication. A la mort du maître gantier, elle reprend l’affaire avec un salarié coupeur. Elle est aujourd’hui la seule en Isère à fabriquer des gants sur mesure en peau de chevreau.

« Pas besoin d’être un garçon manqué »

Frédérique Fossa, 45 ans, fondatrice d’Hélisair, au Versoud


« Il faut casser les stéréotypes », rappelle Frédérique Fossa. Cette spécialiste en gestion a toujours voulu voler de ses propres ailes. Après quatre ans chez France Télécom, elle met sa carrière entre parenthèses en 2002, pour élever ses trois enfants.

Frédérique reprend ensuite des études à l’école Boulle de Paris, puis s’installe comme décoratrice intérieure indépendante. En 2012, changement de cap : elle monte une école de pilotage d’hélicoptère.

« Mon père, lui-même pilote, m’a beaucoup aidée. J’ai bénéficié de son réseau. » Le plus compliqué : jongler entre sa vie de chef d’entreprise et de maman. Frédérique ne veut rien sacrifier.

« Ne pas se laisser décourager »

Carine Duranton, 43 ans, dirigeante de Cartel Logistique, à Bourgoin-Jallieu


« A l’époque, une femme chef d’entreprise dans la logistique, c’était impensable », se souvient Carine Duranton. En 2001, alors que la société qui l’emploie est mise en redressement judiciaire, Carine décide de racheter l’activité logistique dont elle s’occupait pour sauver son travail et garder “ses” clients.

« Mais les banques ne m’ont pas prise au sérieux. J’ai dû emprunter de l’argent à ma mère », raconte-t-elle. Pourtant, dès la première année, elle atteint l’équilibre et fait très vite des bénéfices.

Aujourd’hui, elle emploie sept personnes — uniquement des femmes — et réalise un chiffre d’affaires de 1,7 million d’euros. Avec sa sœur, elle vient même de créer une nouvelle société, Nature’In, spécialisée dans les plantes stabilisées.

« S’affirmer et prendre des risques »

Ilham El Youssefi, 37 ans, créatrice d’Ely Sécurité, à Bourgoin-Jallieu


« Quand j’ai quitté la gendarmerie pour créer ma société de sécurité, tout le monde m’a dit que j’étais folle », témoigne Ilham El Youssefi. En 2011, elle décide d’abandonner son statut de fonctionnaire pour se lancer comme chef d’entreprise dans ce secteur ultra-masculin.

« Pour moi, être une femme n’a jamais été un frein. Au contraire, les clients se sentent rassurés et mon expérience de gendarme est un vrai plus », explique Ilham. Aujourd’hui, elle emploie 20 salariés, uniquement des hommes.

« Dans ma façon de manager, j’applique la même méthode que lorsque j’étais gendarme : être juste mais ferme. Je n’ai jamais eu de souci pour m’affirmer », confie-t-elle. 

Trois questions à Annick Merle, vice-présidente du Département chargée de l’économie

Faut-il légiférer pour favoriser l’entrepreneuriat féminin ?

Les lois sur la parité en politique ont en effet permis aux femmes d’intégrer les assemblées. Toutefois, les quotas ne leur permettent pas d’accéder davantage aux responsabilités : en France, seule une femme sur dix est présidente d’un Département !

Idem dans l’entreprise où plus on monte dans la hiérarchie, moins les femmes sont présentes. Les quotas ne constituent qu’un moyen d’atteindre une égalité de résultats. Ils ne s’attaquent pas aux causes profondes qui écartent les femmes du pouvoir.

Que faudrait-il faire ?

Constituer des réseaux d’échanges à l’intérieur des entreprises qui incitent les femmes à se lancer. Comme à la Caisse d’Epargne Rhône-Alpes, où des femmes ont créé une association pour favoriser la mixité dans les métiers et le management. Il faudrait aussi insuffler le plus tôt possible aux filles, qu’entreprendre peut être un projet de vie qui répond à un besoin de la société. Un effort est à faire dans l’orientation en évitant de sexuer les secteurs d’activité.

L’école devrait aussi s’ouvrir davantage au monde de l’entreprise en organisant des rencontres entre les élèves et les entrepreneurs. Il faut aussi accompagner les femmes jusqu’au bout de leur projet. En Isère, nous avons la chance d’avoir un réseau de créatrices très entreprenant, avec des associations très actives auprès des femmes qui veulent se lancer.

Pourquoi est-ce important ?

Favoriser l’entrepreneuriat, c’est favoriser la création de richesses et l’emploi. Et en cette période de crise économique, nous avons tout intérêt à limiter les obstacles à la création quels qu’ils soient : financiers, psychologiques ou culturels. 

« Les femmes n'osent pas autant se lancer que les hommes »

Séverine Le Loarne, enseignante à Grenoble Ecole de management et fondatrice de la chaire Efemere (Entreprenariat au féminin et renouveau économique), est chercheure en entreprenariat féminin. Auteur de plusieurs études sur le sujet, elle répond aux questions d'Isère Magazine.

Quelles sont les différences entre les femmes et les hommes qui entreprennent ?

Sept entrepreneurs sur dix, hommes et femmes confondus, sont issus d’une famille d’entrepreneur. Mais cette tendance est encore plus marquée chez les femmes — 46 % contre 37 % pour les hommes. L’éducation et le modèle familial pèsent sans doute davantage sur leur motivation. Leur mode de management est aussi différent. Les femmes s’impliquent davantage dans l’opérationnel — 46 % contre 35 % pour les hommes —, c’est-à-dire tout ce qui concerne le quotidien de l’entreprise : la communication, les ressources humaines…

Les hommes s’investissent plus dans les fonctions stratégiques et commerciales. Les femmes ont aussi plus de difficultés à déléguer — 34 % contre 39 %. Ce qui explique que les structures fondées par des femmes restent en moyenne plus petites.

Comment expliquer ces écarts ?

En France, les femmes sont enfermées dans un rôle de « superwomen » : elles doivent assumer de front travail, maison et enfants. Un cap difficile à tenir lorsqu’elles entreprennent et qui peut les bloquer. Egalement en cause, le manque de confiance en elles et la peur d’échouer. Seules 6 % osent se lancer contre 10 % chez les hommes.

Heureusement, ces comportements ont tendance à s’estomper chez les jeunes générations : les moins de 40 ans ont une vision plus égalitaire du couple.

Comment inciter les filles à se jeter à l’eau ?

L’école a un rôle important à jouer. Par exemple en invitant des femmes qui ont réussi dans les collèges et les lycées, ou encore en simulant des créations d’entreprise dans les cours d’économie. Les médias doivent aussi leur accorder une place plus importante. En 2014, les femmes ne représentaient que 20 % des experts interviewés.

Outre l’incitation à la création, il y a aussi tout un travail à faire autour de l’accompagnement : le plus dur est de se développer et de franchir la barre des premières années d’activité. Mais au final, elles réussissent mieux.

« Il faut toujours se battre »

Chantal Creton, 57 ans, créatrice de SMED-Travaux publics, à Saint-Pierre-d’Allevard


« Les femmes qui créent leur entreprise doivent se battre deux fois plus que les hommes », prévient Chantal Creton, créatrice de la société SMED, à Saint-Pierre-d’Allevard. L’aventure commence en 1979 avec son époux. En 2001, le couple divorce et Chantal rachète l'entreprise. « Je voulais maintenir l’activité et pérenniser les emplois. »

Un défi pour cette femme plutôt discrète qui a dû jouer des coudes pour faire sa place. « J’ai 15 salariés, à 95 % des hommes. Le plus difficile est de s’imposer : l’autorité n’est pas dans mon ADN. J’ai été élevée dans une famille où il n’y en avait que pour les garçons. » Son atout, un tempérament en béton armé. 

« Il faut oser »

Odile Allard, 55 ans, PDG de Fluoptics, à Grenoble


L'audace, voilà le leitmotiv d’Odile Allard, cofondatrice d’une start-up grenobloise internationale à l’origine d’une technologie d’imagerie par fluorescence pour la chirurgie du cancer. Née à La Mure, cette fille de mineur a été élevée dans le culte du travail.

« Aînée d’une famille de quatre enfants, j’ai eu la chance d’assumer très tôt des responsabilités. Nos parents ne faisaient pas de différence entre filles et garçons. » Avide de connaissances, Odile enchaîne les formations pour devenir ingénieur Arts et métiers puis travaille dans l’informatique.

En 2006, elle crée son entreprise avec Philippe Rizo, expert en imagerie au CEA de Grenoble. Elle gagne le trophée LCL en 2014. L’an passé, elle a été sacrée femme chef d’entreprise de l’Isère par la CCI de Grenoble et start-up de l’année pour la région Rhône-Alpes par le cabinet Ernst & Young.

« Oser, et dire oui aux opportunités »

Valérie Robin, 49 ans, directrice de Rexor, à Paladru


Il y a 25 ans, elle fut la première femme employée comme cadre chez Rexor, à Paladru. Valérie Robin est aujourd’hui directrice générale de cette entreprise de 100 salariés, spécialisée dans la transformation de films plastiques.

Ingénieur de formation, elle est arrivée à cette fonction après avoir fait ses armes dans le management, à différents postes. « Je ne dis jamais non à une opportunité. Mais après avoir accepté la direction, j’ai eu un grand moment de doute. Heureusement, mon mari m’a encouragée : “ On te l’a proposé car on a confiance en toi, alors fonce ”, m’a-t-il dit. Parfois les femmes se mettent elles-mêmes des limites car elles n’osent pas », poursuit-elle.

Trois ans après, elle confie s’être “toujours sentie autant à la hauteur qu’un homme”.

« Nous n'avons pas droit à l’erreur »

Virginie Genin, 43 ans, créatrice de Campacrèches, à Janneyrias


Ex-cadre commerciale dans une grande entreprise, Virginie Genin a changé de cap en 2011. Avec son mari, elle ouvre la première micro-crèche privée du Nord-Isère, aux Eparres. Aujourd’hui, ils sont gérants de 12 Campacrèches et emploient 43 salariés.

Virginie s’occupe de la gestion. Son mari, lui, gère la logistique. « Vis-à-vis de nos clients, c’est un atout d’être une femme. Les banquiers, en revanche, s’adressent toujours à mon mari… et c’est moi qui réponds ! », sourit Virginie. Avec deux filles et 50 heures de travail par semaine, le couple se fait aider par une “nounou” à domicile.

« Les regards extérieurs sont plus durs pour moi : comme si gérer une société signifiait que je ne m’occupe pas de ma famille... Mère, épouse, professionnelle : les femmes doivent être au top, car elles n’ont pas droit à l’erreur. »

Publié le : 
02 février 2016