L'ISÈRE AU CŒUR

DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Economie

Forte de sa concentration de matière grise dans l’intelligence artificielle (IA), la capitale de l’Isère a été choisie par le gouvernement pour accueillir l’un des quatre instituts nationaux de recherche dans ce domaine stratégique. Parmi ses missions : démythifier l’IA !

Par Véronique Granger

  • Simulation numérique de la circulation océanique à l’Inria. Crédit photo : intelligence-artificielle©Inria

Simulation numérique de la circulation océanique à l’Inria
 

On l’utilise déjà sans y penser quand on demande à notre chatbot (Siri, Google Assistant ou autres…) de nous raconter une blague, qu’on charge Waze de nous trouver le bon itinéraire ou qu’on se connecte à notre smartphone dernier cri avec Face ID !

Demain, l’IA prendra le volant de notre voiture, évaluera les risques d’un prêt bancaire plus sûrement que notre banquier, saura diagnostiquer un cancer du sein mieux que le radiologue et, qui sait, écrira les articles d’Isère Mag… pour le meilleur ou pour le pire ?

Dopée par la croissance exponentielle des données disponibles couplée à celle de la puissance de calcul des machines, l’intelligence artificielle progresse à grande vitesse et s’immisce dans tous les pans de notre vie… y compris les plus intimes.

Tous les géants du Web mettent le paquet sur ces réseaux de neurones artificiels capables « d’apprentissage profond ». La course est aussi engagée pour les ordinateurs quantiques, supposés ringardiser les plus puissants supercalculateurs.

La crainte évidemment, c’est que l’intelligence artificielle nous mette tous au chômage, voire prenne le contrôle sur nos organisations – la machine n’a-t-elle pas déjà prouvé sa supériorité aux échecs (Garry Kasparov contre Deep Blue d’IBM en 1997) et au jeu de go (AlphaGo de Google contre Lee Sedol en 2016) !

Imaginée dès 1950 par le mathématicien anglais Alan Turing, l’idée d’un cerveau électronique rivalisant avec l’intelligence humaine a d’ailleurs toujours suscité les fantasmes, de Hal (première IA de l’histoire du cinéma dans 2001, l’Odyssée de l’espace) à Terminator.

“On en est très loin, tempère Éric Gaussier, directeur du tout nouveau MIAI Grenoble Alpes (Multidisciplinary Institute in Artificial Intelligence). L’IA n’a pas de conscience. Elle use juste d’autres stratégies que nous : c’est à nous humains de savoir l’utiliser.” 

 

> SANTÉ, ENVIRONNEMENT ET ÉTHIQUE
 

Démythifier l’IA auprès du grand public, doubler le nombre de citoyens formés à ces technologies désormais incontournables, accompagner l’éclosion de start-up dans ce domaine : autant de missions cruciales pour le MIAI Grenoble Alpes.

Parmi les quatre pôles de recherche créés en France par l’État avec Paris, Nice et Toulouse, l’institut isérois, qui s’appuie sur des compétences locales mondialement reconnues en informatique et mathématiques, va aussi s’employer au développement d’une nouvelle génération de machines, alliant puissance de calcul et sobriété énergétique.

“Dans la santé ou l’environnement, deux des trois domaines d’application sur lesquels nous allons nous focaliser, la collecte et l’analyse des informations sont encore de grands défis à relever”, poursuit Éric Gaussier.

Doté d’un financement de l’Agence nationale de la recherche de 19 millions d’euros sur quatre ans, le MIAI a déjà reçu le soutien de 55 partenaires industriels, grands groupes ou start-up de la région. Et il devrait vite étoffer sa voilure.

“D’autres sites ont peut-être une plus grande masse critique. Mais notre force, c’est l’interdisciplinarité”, a rappelé Patrick Lévy, président de l’UGA, lors du lancement officiel de l’institut.

Sécurité, médecine, climat, mobilités… Le marché est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars d’ici à 2025. Mais derrière ces gros enjeux économiques, c’est une révolution industrielle et sociétale qui se profile.

Le MIAI a d’ailleurs pour ambition de replacer l’IA au cœur de l’humain en associant à ses travaux des philosophes, des juristes et des sociologues (lire l’interview du philosophe Thierry Ménissier, qui pilotera un programme sur l’éthique et l’IA). 

  • Thierry Ménissier, philosophe, professeur titulaire de la chaire éthique et intelligence artificielle du MIAI Grenoble Alpes.

INTERVIEW

Thierry Ménissier, philosophe, professeur titulaire de la chaire éthique et intelligence artificielle du MIAI Grenoble Alpes

 

 >   IA ET ÉTHIQUE :  L’IA NOUS MET FACE À DE NOUVEAUX DILEMMES MORAUX 

 

Protection de la vie privée, propagation de fausses informations, risques pour la démocratie : l’arrivée de machines autonomes intelligentes susceptibles de prendre le contrôle pose de nouvelles questions éthiques et juridiques dont il est urgent de s’emparer. Entretien avec Thierry Ménissier, philosophe, professeur titulaire de la chaire éthique et intelligence artificielle du MIAI Grenoble Alpes.

 

Isère Mag.fr : Comment comptez-vous introduire des questions éthiques dans les algorithmes ?

Thierry Ménissier : En France, il y a toujours eu un grand fossé entre les sciences humaines et celles de l’ingénieur. Et les philosophes qui s’intéressent comme moi aux questions techniques sont plutôt rares !

Or le développement de l’intelligence artificielle soulève de nouveaux dilemmes moraux. Prenons l’exemple du véhicule autonome, sur lequel s’est penchée dernièrement la Commission européenne : l’IA en cas de situation imprévue doit-elle choisir d’écraser l’enfant qui traverse ou de sacrifier les trois personnes âgées qui sont à l’intérieur de l’habitacle ?

Mais dans les deux cas tels qu’ils sont présentés, la logique est purement létale : il s’agit de déterminer qui doit mourir. C’est ce que l’on appelle l’éthique « conséquentialiste » qui consiste à juger d’un acte uniquement à partir de ses conséquences.

Or il existe différentes formes d’éthiques qui peuvent entrer en conflit entre elles : entre un Américain, un Chinois ou un Français, nous n’aurons pas forcément la même approche. Vouloir reproduire un raisonnement éthique dans une machine, c’est le risque de perdre de notre libre arbitre.

 

I.M : Comment résoudre ces conflits éthiques ?

T.M. : Tout l’enjeu du programme de recherche et de formation que je vais coordonner au sein de l’Institut pendant quatre ans est d’aider les programmeurs à ne pas s’enfermer dans une seule logique et d’apprendre à déjouer les algorithmes dont la rationalité étroitement entendue pourrait faire courir un risque aux libertés, en les invitant à la réflexion sur les valeurs et en faisant appel à leur créativité. Car la créativité, c’est ce qui va nous permettre de garder la main face aux machines.

Nous avons une vraie carte à jouer en France et en Europe sur ces questions de déontologie et de recherche de sens. Cela passe par des formations mixtes entre éthiciens et informaticiens. 

ZOOM

 

 >   L'IA N'EST QUE LE REFLET DE SES CONCEPTEURS

 

« L’IA à la portée de tous ». Le slogan de cette start-up grenobloise résume bien son ambition: « Loin des visions apocalyptiques souvent relayées dans les médias, l’IA est une vraie opportunité pour les entreprises, quels que soient leur taille et leur domaine d’activité. Il faut casser les mythes ! À partir d’une analyse de leurs besoins et des données disponibles, nous proposons à nos clients la création d’une IA sur mesure de sa définition à l’intégration », explique Mathieu Poissard, responsable du marketing de Neovision.  

Salle de convivialité avec console de jeu, coin sieste, bureaux assis-debout : dans l’esprit des startups californiennes, les dirigeants de cette jeune entreprise cultivent la « cool attitude ». « L’IA n’est que le reflet de ses concepteurs : une étude relayée sur le site du MIT (Massachussetts institute of technology) montre comment les IA de Microsoft et IBM, conçues par une majorité d’hommes blancs, reconnaissent davantage les personnes à peau claire dans une base de données. Nous veillons donc à recruter des personnes qui partagent nos valeurs. Cela se retrouve aussi dans le choix de nos projets : l’IA doit apporter quelque chose à l’humain et non le remplacer. Aux humains les tâches créatives et aux robots, les tâches aliénantes ! », poursuit Mathieu.

Créée en 2014, Neovision a vu l’an dernier ses effectifs passer de 10 à 19 personnes et son chiffre d’affaires tripler avec 170 projets menés pour une soixantaine d’entreprises de la région (STMicroelectronics, Schneider Electric, Michelin, Samse ou encore l’application Wine Advisor qui aide à choisir son vin au supermarché…).

 

REPÈRES

 

 >  CE QUE L'ON PEUT FAIRE AVEC L'IA

 

Quelques exemples trouvés chez les partenaires industriels du MIAI Grenoble Alpes.

 >  DANSER COMME MICHAEL JACKSON (Naver Labs Europe)

 

Grâce à des algorithmes sophistiqués de reconnaissance d’image et de capture du mouvement, Naver Labs Europe à Meylan a mis au point un programme capable de reproduire la gestuelle de son danseur préféré face à une caméra vidéo… On pourra désormais se prendre pour Michael Jackson ou Nijinski sans avoir appris le moindre pas de danse !

Peu connu en France, le groupe sud-coréen compte parmi les entreprises majeures de l’Internet en Asie du Sud-Est, avec 200 millions d’utilisateurs de son moteur de recherche.

En rachetant en 2017 le centre de recherche de Xerox à Meylan, Naver Labs s’impose aujourd’hui comme le premier centre privé spécialisé  en IA de France, avec plus de 100 collaborateurs de 26 nationalités différentes.

  • Le data center d’Atos. Crédit photo : Atos©Getty-images
Le data center d’Atos
 

 >  RENFORCER LA SÉCURITÉ NUMÉRIQUE (Atos)

 

Le Centre 21, ce centre d’intelligence artificielle moscovite du Bureau des légendes (la série culte d’Éric Rochand sur la DGSE), où l’on voit comment l’analyse comportementale peut traquer de potentiels espions, n’a rien de futuriste : « Ces technologies à base d’IA reposant sur l’apprentissage profond sont l’avenir de la cybersécurité : les fire walls ne suffisent plus. Nous travaillons déjà sur la prochaine génération pour sécuriser nos data centers et les données personnelles des utilisateurs », confie Jacques Martin, directeur de programmes chez Atos.

Forte de 1000 collaborateurs entre Échirolles et Grenoble, cette entreprise spécialisée dans la transformation digitale a de grosses ambitions dans l’intelligence artificielle – elle vient d’ouvrir un laboratoire unique en France avec Google Cloud en région parisienne.

« L’arrivée du MIAI est une vraie opportunité pour nous développer à Grenoble dans ce domaine », poursuit Jacques Martin.

  • Philippe Rase, responsable des partenariats stratégiques chez Hewlett Packard Enterprise (HPE).
Philippe Rase, responsable des partenariats stratégiques chez Hewlett Packard Enterprise (HPE)

 

 >  LUTTER CONTRE LES EFFETS DU CHANGEMENT CLIMATIQUE

 

« Grâce à l’IA, on pourra mesurer avec précision l’impact du changement climatique sur la faune et la flore pour mieux lutter contre ses effets », explique Philippe Rase, responsable des partenariats stratégiques chez Hewlett Packard Enterprise (HPE).

La société, issue de la scission de HP en 2015, compte parmi les experts en IA avec un centre européen de compétences employant 400 personnes à Grenoble.

Très impliquée au sein du MIAI, elle finance une chaire visant notamment à développer un modèle de prédiction précoce de catastrophes majeures tout particulièrement dans les zones urbaines.

Concernant la végétation et le changement climatique, elle suivra certaines espèces dans leur milieu alpin via l’imagerie satellite Sentinel.

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Publié le : 
08 août 2019