VUES ET ESPRITS

DU JAPON

Actualité

Dans le cadre de l’année du Japon, le musée de l’Ancien Évêché expose 132 estampes de paysages de l’époque Edo (1603-1868). Le musée Hébert quant à lui fait dialoguer des artistes français et japonais d’aujourd’hui. 

Par Véronique Granger

Sous la vague au large de Kanagawa
 

On connaît tous Sous la vague au large de Kanagawa, l’estampe emblématique de Hokusai. Publiée au cours de la période d’Edo, en 1831, cette gravure sur bois est la première de la célèbre série des « Trente-six vues du mont Fuji » de l’artiste japonais.

On y voit une vague gigantesque, menaçant d’ensevelir dans ses crochets d’écume les modestes embarcations. Puissance du bleu de Prusse – ce pigment bon marché fraîchement importé d’Occident qui va devenir omniprésent –, maîtrise de la perspective, utilisation du vide, finesse du trait…

L’œuvre, d’une saisissante modernité, laisse un sentiment de sérénité malgré l’imminence de la catastrophe, avec l’inamovible mont Fuji en arrière-plan.

 

>  UN RETOUR À LA NATURE

 

Cette estampe est typique de l’ukiyo-e (images du monde flottant), ce langage artistique né au XVIIe siècle au Japon. Katsushika Hokusai (1760-1849) et Utagawa Hiroshige (1797-1858), maîtres du genre, vont le transfigurer.

Pour contourner la censure croissante du shogun, qui dirige alors l’Archipel d’une main de fer, ces artistes se tournent vers le paysage et la nature. Leur succès sera considérable et la production de leurs ateliers, impressionnante !

Dans cette société prospère et citadine, mais totalement refermée sur elle-même, ces images largement diffusées répondent à un besoin de retour aux sources et au rythme des saisons.

La nature est d’ailleurs souvent habitée, comme dans cette fameuse série des « Cinquante-trois relais du Tôkaidô », de Hiroshige. Elle fait de ce descendant de samouraïs l’un des artistes le plus en vue de son époque, avec Hokusai.

Les 132 estampes originales réunies au musée de l’Ancien Évêché témoignent de la large palette et du talent de ces artistes. Une partie de l’exposition est aussi réservée aux estampes mitate-e : des images parodiques où portrait et paysage se répondent.

Quelle finesse là encore dans l’exécution !

 

QUELQUES ESTAMPES DU MAÎTRE KATSUSHIKA HOKUSAI

Sous la vague au large de Kanagawa.
Le coup de vent dans les rizières d’Ejiri.
Le Fuji rouge.

INTERVIEW

Sylvain Revolon, enseignant en lettres à Vichy et collectionneur d'estampes « mitate-e »  

 

DES PAYSAGES ET DES HISTOIRES

Le musée de l’Ancien évêché dans cette exposition nous invite à une découverte quasi inédite avec les « mitate-e », des estampes parodiques associant paysage et références littéraires. Rencontre avec Sylvain Revolon - qui sera le 9 février au Musée pour une conférence sur le sujet*.

 

Isèremag.fr : Comment avez-vous découvert les mitate ?

Sylvain Revolon : Tout est parti d’une exposition à Arles il y a vingt ans sur les estampes japonaises et Van Gogh – dont il fut un grand collectionneur à la fin du XIXe siècle !

En tant que littéraire, j’ai été séduit par ces images qui font référence à des textes très anciens comme Le Dit du Genji – une œuvre du XIe siècle considérée comme le tout premier roman psychologique au monde et qui plus est écrit par une femme, Murasaki Shikibu.

Toutes les scènes représentées dans les mitate font allusion à des personnages ou à des figures célèbres de la littérature, de la poésie ou du théâtre kabuki. La censure devenant très forte à partir de 1840, c’était aussi un moyen de la contourner pour les auteurs de ces estampes, qui servaient en fait d’affiches publicitaires pour des spectacles.

 

IM : Comment avez-vous constitué votre collection ?

S.R : J’ai commencé par en acheter sur Internet et dans quelques galeries : j’en ai aujourd’hui plus de quatre-cents. Mais c’est infime comparé à l’immense production ! Les plus chères sont celles du XVIIIe siècle, l’âge d’or des mitate.

Parmi les grands maîtres du genre, on peut citer Utagawa Kuniyoshi ou Toyokuni III : tous deux contemporains de Hiroshige, ces artistes ont d’ailleurs cosigné plusieurs œuvres avec lui.

Très souvent d’ailleurs, la réalisation du paysage était confiée à un artiste réputé en la matière et le portrait du personnage ou la scène de vie à un autre. Les éditeurs décuplaient ainsi l’impact de ces images, dont l’engouement a perduré jusqu’à la fin du XIXe siècle. 

 

*Le 9 février, à 16 h au 2, rue Très Cloîtres à Grenoble. Entrée gratuite dans la limite des places disponibles.

 

Musée de l'Ancien éveché

GROS PLAN

CARTE BLANCHE À MARTINE REY, DE VOIRON À KYOTO

Le musée Hébert présente neuf artistes japonais et français contemporains réunis par Martine Rey, maître-laqueur à Voiron, qui revient de six mois de résidence à la villa Kujoyama, à Kyoto.  

Martine Rey, une artiste voironnaise diplômée des beaux-arts de Kyoto, a découvert la laque végétale ou « urushi » il y a quarante ans. Fascinée par la culture japonaise, avec laquelle est a tissé des liens très intimes, elle n’a plus cessé d’explorer cette matière originelle, qui sublime les objets les plus banals en transformant le rapport au temps.

Couche après couche, de simples os de poulets se transforment sous le vernis naturel en reliques précieuses, des morceaux de bois flottés révèlent des écritures endormies, des céramiques ébréchées se chargent de spiritualité.

En résidence pendant six mois à la villa Kujoyama de l’Institut français à Kyoto en 2018, Martine a voulu aller au-delà de cette quête de perfection et de beauté pour explorer d’autres usages de la laque : « L’urushi est devenu pour moi un medium artistique à part entière », explique-t-elle.

Inspirée par l’art millénaire du suminagashi (ou encres flottantes), elle a imaginé de remplacer l’encre, habituellement utilisée pour obtenir le fameux effet marbré, par de la laque urushi  : savamment vaporisée sur l’eau, la matière végétale s’imprime ensuite sur les immenses feuilles de papier japonais trempées dans ce bain.

Les œuvres issues de ce procédé original, présentées pour la toute première fois au musée Hébert, évoquent de mystérieuses cartographies comme dessinées à la plume, tout en finesse et en transparence.

Martine les a exposées avec de vraies cartes, pour mieux semer le trouble.

VIDÉO

PERFORMANCE DE CALLIGRAPHIE PAR HIROCHI UETA LE 12 JANVIER 2019 AU MUSÉE HÉBERT

  • De gauche à droite : Martine Rey, Naoko Ito, Monique Deyres, Mami Adachi, Takayuki Shimizu lors de l’inauguration de l’exposition Esprit Japon le 22 décembre dernier.

Martine Rey, à gauche, avec une partie des artistes invités.

 

ZOOM

ESPRIT JAPON, AU MUSÉE HÉBERT

Les estampes japonaises, découvertes en Europe lors de l’Exposition universelle de 1867, auront une influence majeure sur l’art et la décoration en Occident.

La Vague inspirera ainsi Claude Monet, Vincent Van Gogh, le compositeur Claude Debussy… Les reproductions comme les objets japonais, rares ou de pacotille, se multiplient dans les intérieurs, y compris les plus bourgeois.

On pourra ainsi admirer, dans la maison du peintre Ernest Hébert, des objets et mobiliers évoquant cette vogue du japonisme au milieu du XIXe siècle : « Esprit Japon, Hébert et le pays du Soleil levant. »

REPÈRES


LES ARTISANS-ARTISTES INVITÉS
 

La culture nippone contrairement à la nôtre ne fait pas de distinction entre artistes et artisans : les plus reconnus sont élevés au rang de « trésor national vivant», au même titre que des monuments !

Ces créateurs ont en commun leur ancrage dans une tradition ancienne qu’ils revisitent au présent.
 

Mami Adachi, formée à l’université Seika de Kyoto, enseigne à l’Université des arts de Kanazawa. Elle s’attache à faire renaître le kimono traditionnel – qu’elle tisse et teint elle-même manuellement – comme création contemporaine. De nombreux prix ont couronné son travail. 
 

Monique Deyres, qui vit et travaille entre Voiron et Toulouse, puise dans la nature son inspiration et ses matériaux. Depuis toujours, elle éprouve une connivence toute particulière avec le Japon. Pour le musée, elle a créé un jardin zen.
 

Hiroshi Ueta a commencé à étudier la calligraphie (Shodo) dans son enfance, avec sa mère puis à l’université Shikoku de Tokushima où il enseigne aujourd’hui. Il tend aujourd’hui vers une calligraphie abstraite et participe à de nombreuses expositions internationales pour faire partager le plaisir du Shodo.
 

Naoko Ito, professeure à l’Université kindai d’Osaka et spécialisée comme Martine Rey dans la laque végétale urushi, navigue entre le Japon et Bruxelles, où elle a étudié la gravure et la ferronnerie à l’université des  Arts Visuels La Cambre. Cette artiste graveur et laqueur a réalisé des œuvres à quatre mains avec Martine Rey.
 

Laurence Klein a découvert la laque dans l’atelier de Paul Cressent, artiste laqueur et professeur à l’École nationale supérieure des arts appliqués et métiers d’art de Paris, où elle a fait ses études. Associant la laque végétale à d’autres matériaux, comme la céramique et le verre, elle s’est tournée depuis peu vers la sculpture.
 

Laetitia Pineda, formée aux beaux-arts de Toulouse, s’est initiée à la céramique avec Emmanuel Alexia. Ses créations d’argile, légères comme des moineaux, sont sublimées par la cuisson au feu de bois. 
 

Fumié Sasai, professeur à l’Université des arts de Kyoto, renouvelle les formes et les couleurs de la laque végétale (urushi) à travers des créations qui sont exposées dans de nombreux musées internationaux -dont le musée Guimet à Paris. Elle présente ici une magnifique tête d’enfant aux airs de manga.
 

Takayuki Shimizu est un pionnier du renouveau de la vannerie japonaise de bambou, à laquelle il s’est formé auprès du maître vannier Jin Morigami. Il expose régulièrement à New-York et dans le monde entier.
 

Mine Tanigawa, artiste laqueur formée à l’Université des arts de Kyoto, enseigne le « makié » (images saupoudrées) à Shigata school de Kyoto. Entre savoir-faire millénaire et impermanence du moment, elle s’inspire de ses propres gestes calligraphiques pour jouer du vide et du plein.

 

PARMI LES ŒUVRES PRÉSENTÉES AU MUSÉE HÉBERT

Œuvre de Martine Rey (laque).
Œuvre de Martine Rey (galet –laque).
Œuvre de Martine Rey ( écriture endormie – laque et bois).
 Œuvre de Mami Adachi (kimono).
Œuvre de Monique Deyres (jardin zen).
Œuvre de Naoko Ito (gravure et laque).
Œuvre de Naoko Ito
Œuvre de Takayuki Shimizu (vanneries – bambou).
Œuvres de Takayuki Shimizu (vannerie – bambou).
Œuvre de Mine Tanigawa (calligraphie – laque).
Œuvre de Mine Tanigawa (calligraphie – laque).
Œuvre de Laetitia Pineda (céramique-laque).
Œuvre de Hiroshi Ueta (calligraphie – encre).
Œuvre de Fumié Sasai (céramique et laque).
Œuvre de Laurence Klein (laque - céramique et verre ).

 PRATIQUE 

TROIS EXPOSITIONS À VOIR :

« Montagne et paysage dans l’estampe japonaise », au musée de l’Ancien évêché à Grenoble (jusqu’au 31 mars).

Esprit Japon : carte blanche à Martine Rey et « Hébert et le pays du Soleil levant » au musée Hébert, à La Tronche (jusqu’au 25 mars).

« Des samouraïs au kawaii », au Musée dauphinois, à Grenoble (jusqu’au 24 juin).

VIDÉO : LE REPORTAGE DE TÉLÉGRENOBLE

 

Publié le : 
01 janvier 2019