TAL COAT

PEINTRE DES PROFONDEURS

Exposition

Après une grande rétrospective, six autres expositions et un colloque en 2017, le musée Hébert à son tour rend hommage au peintre français Tal Coat, en s’attachant aux vingt dernières années de sa création. Celles de l’envol…

Par Véronique Granger

 

Chaque vraie rencontre avec une œuvre ou un artiste est une expérience unique. Les deux autoportraits sans regard qui ouvrent l’exposition de Tal Coat au musée Hébert possèdent ce pouvoir d’attraction mystérieux.

Happé par le visage sans regard quasi en voie d’effacement, on découvre au fil de l’exposition une peinture vivante et vibrante, faussement monochrome, tout en profondeur. Au-delà des apparences, on plonge aux sources d’une nature primitive, avec laquelle Tal Coat n’eut de cesse de se reconnecter. Il en va ainsi pour les grands peintres. 

 

Tal Coat, né en 1905 en Bretagne, est sans conteste de ceux-là. Très célébré de son vivant, ami de Giacometti, Calder ou de Staël, il tombait pourtant un peu dans l’oubli depuis son décès en 1985 en Normandie. Laurence Huault-Nesme, directrice du musée Hébert, mûrissait de longue date le désir de le remettre en lumière. Elle a pris contact avec le centre Tal Coat-Domaine de Kerguéhennec, dans le Morbihan, et avec d’autres collectionneurs privés qui lui ont ouvert grand leurs portes.

Parmi une œuvre prolifique (4 000 ou 5 000 tableaux ou dessins en soixante ans), elle a ainsi rassemblé des pièces des vingt dernières années : des toiles, mais aussi des lavis sur papier, des autoportraits dessinés, exercice d’introspection auquel il se livra tout au long de sa carrière, des correspondances avec ses amis poètes ou philosophes…“Cette dernière période marque une rupture dans son travail et fut incomprise de ses contemporains. Mais ce fut celle de l’envol et de l’accomplissement”, considère Laurence Huault-Nesme.


 

> « UN MORCEAU D'UNIVERS DANS UNE CARAFE »

 

Dégradés de bruns et d’ocres, de sable et d’or, de terre de Sienne et de vert-de-gris, de rouge grenat ou de bleus d’écume… La palette et les lumières ne sont plus celles du Sud, où l’artiste breton (fortement marqué par Cézanne) se réfugia pendant la guerre et passa une longue partie de sa vie.
 
Confronté à la maladie de sa femme et à ses propres problèmes de santé, Tal Coat à partir des années 1960 s’enferme dans son immense atelier dans la vallée de la Seine, non loin de Giverny et laisse remonter les impressions de son enfance en Bretagne, où il revint régulièrement.
 
Nourri par cette culture celtique et par des années d’observation attentive et d’immersion dans la nature, broyant lui-même ses couleurs, il opère alors un lent dépouillement, aux limites de l’abstraction. Les formes sont toujours là, inscrites dans la chair picturale cent fois remodelée, tels un limon ou une cicatrice.
 
“C’est l’émergence aérienne de la profondeur”, écrit celui qui fut aussi proche de nombreux poètes, comme André du Bouchet qui lui consacra de bien belles pages. “ En ces peintures nul commencement, nulle fin ; elles font corps avec l’atmosphère que nous respirons […]. Tal Coat enferme un morceau d’univers dans une carafe en verre et place la carafe dans l’univers.”
 
Plus qu’à un simple accrochage, c’est à un voyage cosmique que nous invite donc le musée Hébert.

 

 PRATIQUE 

 
Jusqu’au 29 octobre 2018
 
Musée Hébert, 38700 La Tronche (De l’autre côté) et cabinet des dessins (maison du peintre)

 

Contact : 04 76 42 97 35.

 

 PIERRE TAL COAT EN VIDÉO 

 PIERRE TAL COAT EN IMAGES 

Pierre Tal Coat dans son atelier.
Jean-Pascal Léger dans l’atelier de Pierre Tal Coat à Dormont en 1983 ©Michel Dieuzaide.
Pierre Tal Coat, Autoportrait, 1982. Huile sur toile 32,7 x 24 cm. Collection Département du Morbihan (Fonds Tal Coat)/ Domaine de Kerguéhennec © Illès Sarkantyu, © ADAGP Paris 2017
Dans la carrière, entre 1982 et 1984 huile sur toile. 50 x 73 cm Collection Département du Morbihan (Fonds Tal Coat) / Domaine de Kerguéhennec.
Du côté de la Drôme, 1979, huile sur aggloméré 25 x 30,5 cm Collection Département du Morbihan, (Fonds Tal Coat) / Domaine de Kerguéhennec.
Composition, années 1970, Huile sur toile. Collection Département du Morbihan (Fonds Tal Coat)/ Domaine de Kerguéhennec © Illès Sarkantyu, © ADAGP Paris 2018.

 INTERVIEW 

Jean-Pascal Léger, écrivain et commissaire d’expositions, a côtoyé Pierre Tal Coat de 1977 à 1985. Il lui a consacré plusieurs ouvrages et de très nombreuses expositions. 
 
 

> UNE PEINTURE QUI LAISSE DES IMPRESSIONS PROFONDES 

 

Isèremag.fr : Comment avez-vous découvert Tal Coat ?
 

C’était en 1976, lors de sa rétrospective au Grand Palais à Paris. J’avais 23 ans, j’éditais alors une revue de poésie, Clivages, où je publiais aussi des dessins de peintres.

Je crois n’avoir pas compris grand chose alors à la peinture de Tal Coat, totalement neuve pour moi, mais j’ai frappé à la porte de l’immense atelier, en Normandie, où il s’était installé en 1961.

J’étais très intimidé : Tal Coat (un nom d’artiste qui signifie, en breton, « front de bois ») avait une stature imposante. Mais il m’a reçu chaleureusement et je n’ai plus cessé de retourner le voir au travail, notamment chaque semaine au printemps, jusqu’à sa mort en 1985.

Je me plaçais dans un coin de l’immense atelier de Dormont et je le voyais circuler au milieu des deux mille toiles entreposées en labyrinthe, disposées pour le travail, sur lesquelles il revenait selon les incitations de la lumière changeante. Certaines devenaient aussi lourdes que des pierres tant il y avait de couches de peinture superposées !

 

Isèremag.fr : Vous lui avez consacré sept expositions en 2017 dont une grande rétrospective au musée Granet, un colloque à Cerisy, une monographie… En quoi son œuvre est-elle d’actualité ?
 

J’ai nommé l’année 2017 « une année Tal Coat ».  En France et en Allemagne, galeries, centres d’art, musées et institutions se sont associés à ce projet qui ne correspond pourtant à aucune date anniversaire.

Plus de trente ans après sa mort, il fallait mettre ce peintre davantage en lumière car il s’agit d’un artiste majeur du XXe siècle. Même s’il fut très tôt reconnu et célébré de son vivant, son oeuvre riche, complexe, en évolution perpétuelle, n’a pas toujours été bien comprise.

Tal Coat n’a d’ailleurs jamais cessé de déconcerter son public tout au long de sa carrière : chaque fois, semble-t-il, qu’il avait du succès, il changeait radicalement d’approche, dans une absolue liberté, dans une quête obstinée d’osmose avec la nature.

Bien qu’en apparence abstraite et monochrome, sa peinture, tout en couches profondes et en intensité, est imprégnée par la terre et les paysages qui l’ont marqué, de la Bretagne à la Provence ou, ce qu’on oublie souvent, de la montagne. Elle laisse des impressions profondes, décisives, en un mot vitales, sur celui qui prend le temps de la regarder.

Aux Etats-Unis, la célèbre critique Dore Ashton reconnaissait l’importance novatrice des artistes européens, notamment Tal Coat, en regard des expressionnistes abstraits, ses amis de l’École de New York, notamment Mark Rothko. L’exposition au musée Hébert, consacrée à la dernière période de Tal Coat, permet de mesurer cette liberté extrême, cet Envol.

 

 

Publié le : 
08 août 2018