NOTRE-DAME-DE-MÉSAGE

L'ALBÂTRE QUI NE LAISSE PAS DE MARBRE

Notre histoire

L’extraction de l’albâtre, version noble du gypse, plus tendre et plus facile à travailler que le marbre, a marqué l’histoire de Notre-Dame-de-Mésage, au sud de Grenoble. Des chefs-d’œuvre de la sculpture du Moyen Âge et de la Renaissance, conservés dans les plus grands musées du monde, en témoignent.

Par Sophie Dérean

 

Le 3 février 2016, Robert Aillaud, historien amateur de Notre-Dame-de-Mésage et créateur des Amis de l’histoire du pays vizillois, redécouvre le retable de l’autel royal de Saint-Antoine-l’Abbaye, au terme de quinze ans de recherches.
 
“Cet autel a été commandé par le roi Charles V (1338-1380) et offert aux Antonins. Il est sculpté dans l’albâtre de Notre-Dame-de-Mésage, comme en témoignent huit contrats d’extraction, de transport et de sculpture datés de 1378 à 1383, conservés aux archives départementales de l’Isère”, raconte-t-il.
 

La mise au point d’un procédé d’identification de l’albâtre par le Laboratoire de recherche des monuments historiques a récemment permis de confirmer l’importance de ce gisement dans l’Europe du Moyen Âge et de la Renaissance. Ces carrières ont probablement été exploitées dès l’époque gallo-romaine, même si les premières mentions officielles ne datent que du XIe siècle.

D’abord destiné à un usage local – église paroissiale de Notre-Dame-de-Mésage, prieuré de Vizille… –, l’albâtre isérois franchit les frontières du Dauphiné dès le XIVe siècle. Le roi de France, le dauphin, les ducs de Savoie, les ducs de Bourgogne, les papes Jean XXII et Innocent VI font appel aux plus grands artistes européens pour sculpter, dans ce matériau, effigies, tombeaux ou éléments de décors architecturaux.

Signe de cette splendeur, les trois plus grands musées du monde, le Louvre à Paris, le Metropolitan Museum of Art à New York et l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, possèdent dans leurs collections des œuvres en albâtre de Notre-Dame-de-Mésage. 

 

> DE LA ROMANCHE À LA MÉDITERRANÉE PAR TRANSPORT FLUVIAL
 

Les conditions d’exploitation des carrières sont méconnues. On sait néanmoins qu’elles ont donné lieu à une activité portuaire intense. 
 
À l’époque, la Romanche était navigable. L’albâtre, chargé sur des bateaux tirés par des bœufs ou des chevaux, descendait jusqu’au Drac, puis à l’Isère.
 
De là, il était acheminé vers Lyon, le nord du royaume ou la Méditerranée. Les carrières doivent une grande partie de leur succès à cette situation privilégiée. C’est l’hypothèse de Robert Aillaud, qui a trouvé des études scientifiques montrant que le transport fluvial revenait 12 fois moins cher que le transport terrestre.
 
“Comment expliquer, sinon, que l’albâtre isérois, situé à 250 kilomètres d’Avignon, ait été préféré par la papauté, dont il a fourni la quasi-totalité des monuments funéraires pendant le Grand Schisme, entre 1309 et 1410, alors que la carrière de Malaucène n’était distante que de 40 kilomètres ?”, analyse-t-il.
 

> LA FIÈVRE DU GYPSE AGRICOLE
 

Au XVIIsiècle, les sculpteurs délaissent progressivement l’albâtre au profit du marbre de Carrare, et l’activité de Notre-Dame-de-Mésage ralentit. Elle connaîtra un dernier sursaut à l’occasion de la construction de la chapelle mortuaire de Napoléon Ier aux Invalides, au XIXsiècle.

À partir de 1780, la fièvre du gypse agricole – un amendement améliorant le rendement des sols lourds – offre un nouveau débouché aux carrières de Notre-Dame-de-Mésage.

“Cet ‘engrais’ était acheminé en bateau sur l’Isère vers Vinay, Saint-Marcellin, Beaurepaire et jusque dans la vallée du Rhône”, précise Robert Aillaud.

Entre 1780 et 1944, date de la fermeture définitive des carrières, des dizaines de milliers de tonnes de gypse ont été extraites pour cet usage chaque année.

 

 ZOOM 

 >  L'AUTRE TRÉSOR DE SAINT-ANTOINE-L'ABBAYE


Le 3 février 2016, Robert Aillaud découvre, derrière les stalles de l’abbaye de Saint-Antoine, le retable de l’autel offert par le roi Charles V aux hospitaliers de Saint-Antoine.
 
Epilogue d’une enquête débutée 15 ans plus tôt, au hasard d’une visite du Palais des ducs de Bourgogne, à Dijon.
 
« Ce jour-là, j’ai découvert que les pleurants qui ornent le tombeau de Philippe le Hardi, qui figure parmi les chefs d’œuvre de la sculpture, étaient taillés dans l’albâtre de Notre-Dame-de-Mésage, dont je ne soupçonnais même pas l’existence. À cette date, les historiens parlaient de marbre de Grenoble », explique-t-il.
 
Sa curiosité  piquée au vif, il décide de ressusciter ce passé. Quelques lignes d’un livre de l’historienne Thérèse Sclafer, daté de 1925, le mettent sur la piste de l’exploitation du « marbre de Vizille », à Notre-Dame-de-Mésage.
 
Elles sont extraites d’un texte du XIVe siècle conservé aux Archives départementales transcrit par Hélène Viallet, la directrice, qui relate la construction de l’autel royal de Saint-Antoine-l’Abbaye. Peu de temps après, la lecture du livre d’Hyppolyte Dijon, auteur d’une monographie sur Saint-Antoine éditée en 1902, lui donne une nouvelle indication.
 
« Seul le retable a été en partie conservé, et on peut l’entrevoir au défaut des stalles de la boiserie actuelle », lit-il avec excitation.
 
Muni de ce précieux indice, Robert Aillaud se rend dans l’église abbatiale. Au prix de quelques acrobaties, il photographie à l’aveugle, par les interstices du bois du plancher couvrant les stalles, avant de découvrir, sur l’écran de son appareil, le retable en albâtre.
 
Ce dernier, rectangulaire, est orné de 165 fleurs de lys et des armoiries du Dauphin Charles, du roi Charles V, de la reine Jeanne de Bourbon et du duc Louis d’Orléans.
 
 
 

 LA DÉCOUVERTE DU RETABLE EN VIDÉO 

 

 

 REPÈRES 

 >  QUEL AVENIR POUR LE RETABLE ?


Depuis 2016, le musée de Saint-Antoine-l’Abbaye réfléchit, dans le cadre d’un projet plus vaste conduit par un comité scientifique, à la mise en valeur de ce retable, situé dans la perspective de la nef de l’église abbatiale.
 
“Il n’est pas question de déposer les stalles du XVIIe siècle, par ailleurs protégées au titre des monuments historiques, précise sa directrice, Géraldine Mocellin. Mais nous étudions la faisabilité d’une restitution virtuelle via une modélisation en 3D, qui s’accomplira nécessairement avec nos collègues du Louvre et en lien avec Robert Aillaud.”
 
Les visiteurs devraient ainsi découvrir, au plus tôt en 2020, l’autel royal de Charles V et son histoire dans le parcours muséographique « Chroniques d’une abbaye ».

 L'ALBÂTRE EN IMAGES 

Carte montrant, aujourd’hui, les lieux où l’on a utilisé l’albâtre de Notre Dame-de-Mésage en Isère.
Robert Aillaud, historien amateur de Notre-Dame-de-Mésage et créateur des Amis de l’histoire du pays vizillois.
Le retable de l’autel offert par le roi Charles V aux hospitaliers de Saint-Antoine. On distingue les armoiries du dauphin.
Le gisant de Francois de Bonne, duc de Lesdiguières, sculpté par Jacob Richier au XVIIe siècle, au musée départemental de Gap.
La justice sur la façade du palais du parlement à Grenoble.
Le petit vigneron à l’entrée de la chapelle Saint-Victor, à la cathédrale de Grenoble.
Tombeau de Philippe Chabot, amiral de France et favori de François Ier (Musée du Louvre).
Tombeau d’Humbert de Bastarney, seigneur dauphinois, serviteur de cinq rois de France, de sa femme et de son fils (Collégiale de Montrésor, Indre-et-Loire).
Massacre des innocents. Fragment du décor de la chapelle nécropole des ducs de Savoie à Hautecombe (Musée de Chambéry).

 EN COULISSE 

  • 80 %  des œuvres en albâtre du musée du Louvre, qui ont été analysés dans la première campagne de mesures en 2014, sont en albâtre de Notre-Dame-de-Mésage.
  • Deux pleurants sculptés dans de l’albâtre de Notre-Dame-de-Mésage au XVe siècle, provenant du tombeau du duc Jean de Berry, à Bourges, ont été vendus en novembre 2013 chez Christie's pour plusieurs millions d’euros.

 

 À PROXIMITÉ 

 >  CRISTALLIER, L'EXPÉRIENCE INSOLITE

À quelques kilomètres des mines d’albâtre, les habitants de Saint-Pierre-de Mésage ont exploité, au XIXe siècle, une mine de fer, dont Grégoire de Bodinat extrait aujourd’hui des cristaux réputés dans le monde entier.

Après vous avoir équipé de pied en cap – casque, baudrier, lampe frontale –, il vous invitera à le suivre dans les galeries, vous dévoilant l’histoire de la mine, avant de vous initier, de façon ludique, aux subtilités de la minéralogie et de l’art des cristalliers. Clou de la visite, vous pourrez, à votre tour, extraire quelques spécimens de minéraux : pyrite, sidérite…

Une expérience unique en France !
 

Visite toute l’année sur rendez-vous. 06 24 37 08 14 - À partir de 4 ans.

Publié le : 
08 août 2018