DE L'ISÈRE

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Economie

À l’ère du spatial low cost et des nanosatellites, l’Isère a une carte à jouer dans l’aventure spatiale avec son expertise dans la miniaturisation des composants. 

Par Véronique Granger

  • Les composants de Teledyne-E2V, à Saint-Égrève, sont à bord de nombreux satellites de télécommunications.
  • Laurent Monge, directeur général de Teledyne E2V à Saint-Egrève.

 

Des fusées réutilisables, capables d’enchaîner les vols pour embarquer des touristes dans le cosmos – New Shepard, le lanceur de Jeff Bezos et de sa société Blue Origin, espère emmener ses premiers passagers en apesanteur courant 2019.
 
Une constellation de minisatellites gravitant autour du globe pour connecter la planète à Internet – c’est le projet OneWeb de Greg Wyler et Airbus… Bienvenue dans le « newspace » et à l’ère du spatial low cost ! 
 
Cinquante ans après la mission Apollo, avec l’arrivée des lanceurs recyclables et des nanosatellites, les coûts de mise en orbite sont à la portée d’entrepreneurs audacieux, comme Elon Musk (SpaceX) ou Richard Branson (Virgin Galactic), ouvrant de nouvelles fenêtres sur l’exploration spatiale.
 
Mais aussi pour l’observation de la planète, la lutte contre le réchauffement climatique, la gestion des ressources en eau, l’aménagement du territoire, la santé…
 
“Avec l’élargissement des bandes passantes, le spectre des applications spatiales s’est fortement développé en cinq ans, confirme Laurent Monge, directeur général de Teledyne E2V à Saint-Egrève. C’est une opportunité à saisir. Notre force réside dans la robustesse et la fiabilité de nos composants, qui fonctionnent dans des conditions extrêmes sans tomber en panne !”
 
L’entreprise américaine (400 salariés en Isère, dont 200 dans le spatial), qui fabrique des convertisseurs de données et des radars à haute fréquence, est ainsi à bord du prochain satellite Météosat de nouvelle génération avec Thales, pour des prédictions des intempéries toujours plus précises, ou dans la mission ExoMars de l’Agence spatiale européenne (lancement en 2020).
 
D’Airbus à Boeing, via les agences spatiales indienne et japonaise ou SpaceX, ses clients sont partout dans le monde.
 
 

> UN NANOSATELLITE ISÉROIS BIENTÔT EN ORBITE

 
La France, pays d’Ariane et du Centre national d’études spatiales (CNES), dispose de solides compétences pour le « newspace ». Et l’Isère, forte de son expertise dans la miniaturisation des composants technologiques et le traitement des données récoltées dans l’espace, a une carte à jouer.
 
“Si les satellites sont assemblés à Toulouse, la plupart des instruments embarqués dans les grandes missions spatiales européennes sont conçus dans la région”, rappelle Mathieu Barthélémy, directeur du Centre spatial universitaire de Grenoble (CSUG). 
 
Créé en 2015 par l’Université Grenoble Alpes et l’INP Grenoble, avec le soutien du CNES et des grands industriels locaux concernés (Air liquide, Teledyne E2V, Sofradir, Gorgy Timing et Nicomatic), cet organisme vient d’accoucher du tout premier nanosatellite isérois, AMICal Sat : un bébé de moins de 3 kilos, dont tous les instruments tiennent dans une boîte à chaussures. Il sera envoyé en orbite en mars 2019 par une fusée Soyouz pour l’observation des aurores boréales.  
 
Pour réussir, le CSUG peut compter sur l’expertise d’Air liquide Advanced Technologies, à Sassenage.
 
Engagées dans le programme Ariane depuis sa création en 1973, ses équipes (900 personnes, dont 150 dans le spatial) tous les réservoirs de la fusée Ariane et bientôt les lignes cryogéniques d’Ariane 6.
 
Leader mondial de la cryogénie extrême, le site fournit également les équipements nécessaires pour refroidir les composants pour l’observation de l’espace (moins de - 269 °C), dans le cadre de missions d’exploration telles que Planck ou Herschell ou l’observation de la Terre, ou le stockage d’échantillons (à - 80 °C) à bord de la station spatiale internationale Parmi ses nombreux projets : l’utilisation de l’hydrogène comme vecteur d’énergie dans l’espace pour l’autonomie des astronautes dans des vols habités.
 
Autres acteurs incontournables du spatial isérois : Radiall à Saint-Quentin-Fallavier, qui fabrique des commutateurs spatiaux – une activité en plein essor. Ou encore le centre de recherche et développement de Constellium, à Voreppe (ex-Pechiney-Alcan) qui emploie 230 collaborateurs. Son alliage aluminium-lithium de haute performance, Airware, intègre déjà le Falcon 9 de SpaceX ou le vaisseau spatial Orion de la Nasa.
 
 

 

DES ENTREPRISES PHARES DU SECTEUR QUI RECRUTENT 

 

> TELEDYNE E2V À SAINT-ÉGRÈVE : DE LA TERRE À LA LUNE

 

Passé en 2017 sous pavillon américain avec son rachat par Teledyne Technologies, le site de Saint-Egrève (400 salariés), spécialisé dans les composants semiconducteurs, dispose de quarante ans d’expérience dans le domaine spatial.
 
Les nombreux certificats affichés dans le hall d’entrée attestent de cette expertise rare, qui en fait l’une des pépites du groupe californien dans le monde.
 
En 1996, l’entreprise (qui s’appelait alors Thomson avant d’intégrer E2V) sortait ainsi les tout premiers convertisseurs de donnée opérant aux fréquences micro-onde. Ces convertisseurs et leurs successeurs équipent par exemple toujours  les radars les plus puissants au monde, embarqués dans des satellites et permettant de faire de l’imagerie à travers les nuages !
 
Le spatial représente aujourd’hui 20 % de son chiffre d’affaires, soit 130 millions d’euros en 2017, réalisé avec des clients du monde entier. Les applications sont multiples, de la prévention des catastrophes naturelles – par exemple pour surveiller le risque d’inondation dans la ville de Dresde en Allemagne ou l’état du volcan islandais Eyjafjöll et son impact sur le trafic aérien mondial – en passant par les satellites de MétéoSat de troisième génération pour lesquelles Teledyne E2V fournit des processeurs de calcul toujours plus puissants avec Thales Alenia Space Italie.  
 

> EN VOL POUR LA PLANÈTE ROUGE

 
Les imageurs et convertisseurs de Teledyne E2V sont aussi impliqués dans l’exploration spatiale : à bord du télescope Hubble, du robot martien Curiosity ou de la sonde interplanétaire ExoMars (pour l’analyse des gaz présents dans l’atmosphère martienne), l’entreprise fournira ses yeux au futur observatoire Plato de l’Agence spatiale européenne visant à découvrir la présence d’exoplanètes ou encore, ses antennes de guidage au rover d’ExoMars 2020. 
 

> PAS LE DROIT À LA PANNE

 
« Tous nos composants sont réalisés en petites séries et conçus à façon pour nos clients. Mais notre expérience nous permet aussi de proposer des innovations auxquelles ils n’auraient pas pensé au départ. Et même de proposer plusieurs services sur un même satellite pour rentabiliser l’équipement », explique Nicolas Chantier, directeur marketing de la division convertisseurs de données. 
 
À l’âge du newspace et du spatial low-cost, la fiabilité reste aussi un atout maître : « Dans l’espace, on ne peut pas se permettre de faire de la maintenance en cas de panne », rappelle le directeur général, Laurent Monge. La seule difficulté pour l’heure reste de recruter dans ce secteur en pleine croissance : « Il nous faut parfois un an pour trouver un chef de projet. »
 

> UN BOOSTER POUR LA FILIÈRE SPATIALE RÉGIONALE

 
D’où l’intérêt de jouer la carte du réseau. Membre du cluster régional Aerospace et mécène du CSUG (Centre spatial universitaire de Grenoble), l’entreprise américaine est déjà fortement intégrée dans l’éco-système isérois tant pour la recherche que pour des partenariats industriels.
 
Cet écosystème vient d’ailleurs d’être officiellement reconnu par l’Etat français, qui a labellisé en juin le « booster CENTauRA » : cet accélérateur de projets porté par le pôle de compétitivité Imaginove va s'appuyer sur les filières spatiale et numérique solidement implantées dans notre région tout en recherchant des domaines d'application en cohérence avec nos domaines d'excellence, des (risques naturels en montagne à l’agriculture ou au tourisme.  
 
 

Plus d'informations

 

 

> CONSTELLIUM À VOREPPE : ALUMINIUM ORBITAL

 

Fort de 230 personnes de 16 nationalités différentes, ce centre de recherche et développement sur l’aluminium est unique en Europe, disposant d’une expertise pointue qui va du développement de nouveaux alliages ultra performants au recyclage du matériau en passant par la coulée et la transformation.
 
Émanation de Pechiney puis d’Alcan et Rio Tinto, il appartient depuis 2011 au groupe Constellium, une société à capitaux internationaux présente dans 24 pays et dont le siège social est en cours de transfert d’Amsterdam à Paris.
 
Le site de Voreppe est doublement stratégique pour le groupe. En premier lieu, par ses activités de recherche et d’innovation au niveau mondial, qui permettent le développement de nouvelles solutions à forte valeur ajoutée – très souvent en collaboration directe avec ses clients – ainsi que l’optimisation des procédés de ses différents sites de production.
 
Mais également parce qu’il fournit des cadres et managers pour l’ensemble du groupe, comme le rappelle son directeur Sylvain Henry. Le centre a ainsi recruté plusieurs ingénieurs-docteurs, ingénieurs et techniciens en 2017 et est constamment à la recherche de nouveaux talents.
 
Parmi ses armes de séduction massive : la famille d’alliages d’aluminium « Airware® », savantes combinaisons d’aluminium et de lithium, qui offrent une réponse compétitive face aux matériaux composites, de plus en plus présents dans l’aéronautique et le spatial. « Dans ce domaine, le poids est un élément déterminant tout comme certaines propriétés du matériau comme la résistance à la corrosion et au froid extrême », précise le dirigeant du centre.
 
Nous avons aussi l’avantage d’offrir un matériau recyclable. » Les tôles des Falcon 9 et Falcon Heavy de Space X à base d’aluminium Airware sont ainsi conçues à base d’Airware®, comme la future capsule Orion de la Nasa mise au point par Lockheed Martin, qui doit emmener les premiers humains dans l’espace lointain.

 

 

 >  AIR LIQUIDE À SASSENAGE : LE CRYOGÉNISTE DE L'ESPACE

 

Créé en 1962 pour se rapprocher de deux laboratoires du CEA et du CNRS spécialisés dans la cryogénie (i.e. l’étude et la mise en œuvre des très basses températures), le site Air Liquide advanced Technologies à Sassenage regroupe maintenant plus de 900 personnes qui travaillent sur toute la chaîne de valeur industrielle, de la Recherche & Développement aux productions de série pour le spatial et l’aéronautique.
 
Ce centre Air Liquide est un partenaire historique du programme spatial européen Ariane depuis les années 1970 : c’est en effet sur ce site, au pied du Vercors, qu’ont été développés et fabriqués tous les réservoirs cryogéniques d’oxygène liquide et d’hydrogène liquide du lanceur jusqu’à Ariane 4, dans les années 90.
 
Pour Ariane 5, une partie seulement des réservoirs sont produits localement alors que les plus gros sont fabriqués aux Mureaux, à proximité de Paris, permettant un accès direct à la Seine, pour leur transport vers la base de Kourou. Air Liquide fournira bientôt les lignes cryogéniques ainsi que d’autres équipements qui seront montés sur Ariane 6, en cours de développement.
 
Leader mondial de la cryogénie extrême, Air Liquide fournit également les lignes cryogéniques situées sur le pas de tir à Kourou, qui permettent d’acheminer les fluides à températures cryogéniques des unités de production vers la fusée. « Nous avons signé plusieurs contrats importants, en cours, sur le projet Ariane 6 », précise le directeur général du site, Benoît Hilbert.
 
Dans les années 2000, Air Liquide a aussi conçu des cryo-refroidisseurs pour refroidir à des températures proches du 0 absolu des détecteurs infrarouges d’observation de l’espace embarqués à bord de satellites, comme Planck et Herschel, ou le super frigo de l’espace « Melfi »,  installé à bord de la station spatiale internationale, en service depuis 12 ans, pour conserver les échantillons de matière à – 80°.
 
Aujourd’hui 150 personnes travaillent pour l’activité spatiale sur le site, et environ 300 dans tout le groupe Air Liquide. Autant de compétences pour relever de nouveaux défis et imaginer des solutions pour la production et le stockage d’énergie dans l’espace, sur la Lune et sur Mars pour les vols habités au-delà de l’orbite terrestre.
 
Air Liquide est également très impliqué localement dans les trois projets de nanosatellites du CSUG (Centre Spatial Universitaire de Grenoble), Air Liquide advanced Technologies entend aussi s’ouvrir à d’autres collaborations à l’international. 
 
 

 

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Publié le : 
08 août 2018