JOURNÉE DES TUILES :

L'HISTORIQUE VÉRITÉ

Notre histoire

Pour la plupart des historiens, c’est l’un des événements fondateurs de la Révolution française. La journée du 7 juin 1788, dite journée des Tuiles, représente pour les Grenoblois une page importante de l’histoire de leur ville. Mais que s’est-il vraiment passé ? 

Par Éric François-Marie

 

En 1788, Grenoble compte 20 000 habitants environ. Ville de garnison, cité industrielle gantière, Grenoble doit aussi sa prospérité au parlement du Dauphiné, une cour de justice souveraine qui traite aussi bien les affaires de droit commun que l’enregistrement des édits royaux.
 
Ses activités font travailler nombre de professions juridiques, magistrats, avocats, clercs, huissiers, qui font vivre d’autres catégories professionnelles : boutiquiers, artisans, personnel de maison…
 
Aussi, lorsque Louis XVI décide, en 1787, de réformer les institutions judiciaires et territoriales du royaume et, par là même, de réduire les pouvoirs des parlements de Paris et des provinces françaises, c’est tout un pan de l’économie grenobloise qui est menacé. À Bordeaux, à Paris, la fronde s’organise. Mais c’est en Dauphiné qu’elle est la plus radicale, jusqu’à défier ouvertement l’autorité du roi. 
 
Il faut dire que le contexte national est propice à la grogne. Les récoltes ont été mauvaises et le soutien aux insurgés américains a mis la France en état de quasi-banqueroute. Louis XVI cherche désespérément à lever de nouveaux impôts qui, cette fois, toucheront aussi les classes privilégiées.
 
À Grenoble, le parlement du Dauphiné est hostile à toute réforme. Président, magistrats et conseillers refusent catégoriquement d’enregistrer les édits royaux, ce qui leur ôterait leur droit de remontrance et surtout diminuerait le volume des affaires à traiter.
 
“Autant de carrières menacées et de profits perdus… !” se lamentent-ils. La noblesse de robe dauphinoise veut conserver ses privilèges et les exemptions fiscales liées au statut d’ancienne principauté autonome. Et elle le fait savoir !
 
L’administration royale va alors réagir brutalement. Par un procédé d’un autre temps, les lettres de cachet, elle somme deux magistrats grenoblois de venir s’expliquer à Versailles. Le roi est alors traité de despote. 
 
 
 

> LA NOBLESSE DE ROBE SE RÉVOLTE
 

À partir du 8 mai, le garde des Sceaux, Chrétien-François de Lamoignon, décide de passer ses réformes par la force. Le lieutenant-général du Dauphiné, le duc de Clermont-Tonnerre, accompagné de soldats et de l’intendant, Gaspard-Louis Caze de La Bove, s’invite dans les locaux du parlement, fait enregistrer les édits royaux dans la nuit du 9 au 10 mai et fermer l’édifice.
 
Dans la foulée, il somme les parlementaires dauphinois de quitter la ville avant le 7 juin. La tension monte. Le 20 mai, ces derniers annoncent qu’ils entendent “se dégager de leur fidélité envers leur souverain si les édits sont appliqués”, mais beaucoup préparent leurs bagages. Le samedi 7 juin, jour de marché, tout va basculer. 
 
Alors que les derniers magistrats quittent la ville, la foule, majoritairement composée de femmes, ne cesse de croître dans les rues de Grenoble, apostrophant les notables : “Si vous partez, qui va parler pour nous ?”
 
Certains tentent même de fermer les portes de la ville pour empêcher tout départ. À midi, le tocsin sonne, car la rumeur annonce l’arrivée de renforts de troupes des régiments d’Austrasie et du Royal-Marine. La foule converge alors vers l’hôtel du gouverneur, rue Neuve-de-Bonne, l’actuelle rue Raoul-Blanchard.
 
L’affrontement est inévitable. Grande rue, place Grenette, les soldats tentent de se dégager pour rallier l’hôtel du gouverneur. Certains tirent en l’air, d’autres embrochent les émeutiers à la baïonnette. La foule leur répond en jetant des pierres et des tuiles depuis les toits. L’hôtel du gouverneur est pillé. 
 
Peu sûr de ses troupes, Clermont-Tonnerre capitule en fin de journée et suspend les décrets d’exil. Les magistrats reprennent possession du parlement sous les acclamations de la foule.
 
S’ensuivent quelques semaines de liesse, mais, entre-temps, Clermont-Tonnerre est remplacé par le plus brutal des soldats du royaume, le maréchal de Vaux, qui rétablit l’ordre le 15 juillet. Mais l’Histoire est en marche, avec la convocation le 21 juillet de l’assemblée des trois ordres du Dauphiné au domaine de Vizille. On connaît la suite…
 
 
 
Source : Les Assemblées provinciales sous Louis XVI, par Léonce de Lavergne. 

 

 LES TUILES DE BERNADOTTE 

 
Dans le tableau d’Alexandre Debelle, c’est Jean-Baptiste Bernadotte, futur maréchal de Napoléon Ier et roi de Suède et de Norvège, en 1818, que le peintre a voulu immortaliser au milieu d’une pluie de tuiles.
 
Né en 1763 à Pau, Bernadotte s’engage à l’âge de 17 ans comme simple soldat dans le régiment Royal-Marine.
 
En 1788, alors cantonné à Grenoble, il occupe le grade de sergent. Blessé par des projectiles lors de la journée des Tuiles, il fut, raconte la petite histoire, soigné par le médecin-botaniste Dominique Villars. 

 UN TÉMOIN PRIVILÉGIÉ : STENDHAL 

 
Le 7 juin 1788, le jeune Henri Beyle a 5 ans et demi.
 
Depuis le domicile de son grand-père, place Grenette, il est aux premières loges pour suivre cette émeute qu’il décrit avec précision dans La Vie de Henry Brulard : une femme giflant un soldat, une autre, les souliers à la main, criant “je me révorte… je me révorte” ou encore ces deux hommes traînant un homme ensanglanté…
 
“Ce jour-là, je vis couler le premier sang répandu par la Révolution française”, écrira-t-il. Il s’agissait d’un ouvrier chapelier, blessé à mort d’un coup de baïonnette. 
 

 

Publié le : 
06 juin 2018