LES HOMMES

D'URIAGE...

Notre histoire

Uriage, son parc thermal, son casino, ses tables renommées. Mais Uriage, c’est aussi un château qui a marqué la Seconde Guerre mondiale avec trois écoles qui se sont succédé : celle des cadres de l’État français, celle de la Milice et enfin celle des Forces françaises de l’intérieur. Une bien curieuse compilation.

Par Richard Juillet

Crédits photos : Coll-P.Dunoyer de Ségonzac, MRDI, Musée dauphinois

 

Sur les hauteurs de Grenoble, à Uriage-les-Bains, se dresse un imposant château qui, pendant des décennies, fut entaché d’une sombre réputation.
 
Associé au régime de Vichy et à la Milice, car nombre de leurs cadres y ont été formés, il fut aussi, ce que l’on sait moins, le creuset de la Résistance en Isère et, à la Libération, un lieu de formation pour les résistants appelés à rejoindre l’armée active. Un passé qui fait actuellement l’objet d’une exposition au Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère et qui redonne ses lettres de noblesse à cette forteresse, propriété jadis de l’illustre famille Alleman et du chevalier Bayard. 
 
Édifié à partir du XIIe siècle, remanié à maintes reprises jusqu’au XIXe siècle, le château voit son histoire contemporaine débuter à l’automne 1940 où il est réquisitionné par le gouvernement de Vichy pour accueillir l’École nationale des cadres de l’État français.
 
Dominant la station thermale, comptant près de soixante-dix pièces et de vastes dépendances, l’endroit est idéal pour encadrer et reconstruire l’élite de la jeunesse française. Les travaux de rénovation débutent le 1er novembre et les premiers stagiaires sont accueillis le 7 décembre sous de grandes tentes militaires, remplacées l’année suivante par des chalets en bois. Un stade est également aménagé à proximité. Au quotidien, la vie est rude et l’exigence pour soi comme pour les autres demandée à chaque instant, car l’enjeu est de taille. 
 
Après la débâcle, qui a laissé un goût amer à de nombreux patriotes — comment la plus grande armée du monde a-t-elle pu être battue en quatre semaines ? —, le maréchal Pétain veut pouvoir compter sur des hommes nouveaux, des cadres qui œuvreront au “redressement intellectuel et moral” du pays.
 
Un officier, le capitaine Dunoyer de Segonzac, relève le défi et rédige un projet d’école. Avec l’aval de sa hiérarchie, il ouvre un premier établissement à Gannat, au château de La Faulconnière, et s’entoure d’éducateurs expérimentés, tels Roger Vuillemin, moniteur de sport au bataillon de Joinville, Eric Audemard d’Alançon, instructeur commando, ou encore l’abbé René de Naurois, fin connaisseur du nazisme pour avoir été aumônier à Berlin de 1933 à 1939.
 
Mais très vite, l’endroit l’indispose, car trop proche de Vichy. L’école déménage à Uriage où “le pouvoir du site est puissant”, confiera d’Alançon.
 
 
 

> FORMER DES CADRES
 

Recrutés dans toutes les classes sociales, les stagiaires reçoivent un enseignement pluridisciplinaire où alternent l’entraînement physique, les travaux intellectuels et manuels, la méditation, voire la prière. À la veillée, des chanteurs comme Jacques Douai ou des comédiens comme Olivier Hussenot et Yves Robert sont invités à partager leur sensibilité artistique.
 
Côté études, Dunoyer de Segonzac fait appel à des conférenciers triés sur le volet, comme les philosophes Emmanuel Mounier et Jean Lacroix, les sociologues Joffre Dumazedier et Pierre-Henry Chombart de Lauwe, le journaliste Hubert Beuve-Méry, futur fondateur du Monde, et de nombreux universitaires grenoblois renommés comme Robert Mossé, professeur d’économie, Jean-Jacques Chevalier, professeur de droit public, ou encore Jean-Marcel Jeannerey, futur ministre du général de Gaulle. Il fait aussi intervenir des syndicalistes et des paysans, car l’ouverture d’esprit est le fil rouge des enseignements dispensés à Uriage. 
 
L’école formera ainsi plus de 3 000 cadres jusqu’à sa fermeture, le 27 décembre 1942. Car la belle institution s’est peu à peu retournée contre ses fondateurs. Le retour de Pierre Laval au pouvoir, en avril 1942, l’envahissement de la zone libre par les Allemands et la politique collaborationniste ont éloigné des « uriagistes » humanistes et antitotalitaires de la doctrine pétainiste. Quelques lettres de dénonciation ont également pesé dans la balance. 
 
Disponible, le château accueillera un mois plus tard un centre de formation de la Milice, cette unité supplétive de la Gestapo créée, entre autres, pour lutter contre la Résistance. Car entre la traque des Juifs, des communistes et la mise en place, en février 1943, du Service du travail obligatoire, nombreux sont les Français et étrangers à être entrés en clandestinité.
 
Le Vercors et la Chartreuse deviennent des sanctuaires où beaucoup se réfugient, y compris des uriagistes qui, grâce à leur aptitude au commandement, œuvreront à structurer physiquement et idéologiquement les maquis.
 
Après la Libération, le château accueillera les cadres des Forces françaises de l’intérieur avant d’être désaffecté puis acquis en 1978 par un propriétaire privé.
 
 

 ZOOM 

UN HÉRITAGE : L'ESPRIT D'URIAGE

Après s’être dispersés dès la fermeture de l’école fin 1942 et être entrés, pour certains, en résistance, de nombreux uriagistes se retrouveront à la Libération pour exprimer collectivement leurs idéaux humanistes.

C’est ainsi qu’ont été créés l’association d’éducation populaire Peuple et Culture, par Benigno Cacérès et Joffre Dumazedier, le journal Le Monde, par Hubert Beuve-Méry et la revue Esprit, relancée par Emmanuel Mounier.

Les hommes d’Uriage deviendront aussi pour beaucoup des cadres de la France d’après-guerre. 

 

 REPÈRES 

POUR TOUT SAVOIR SUR URIAGE 40-42

Le musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère, à Grenoble, présente jusqu’au 21 mai prochain une exposition sur l’École nationale des cadres de l’État français, intitulée : « Former l’élite, Uriage 40-42. »

Cette rétrospective est organisée en partenariat avec la Maison des sciences de l’Homme-Alpes, la commune de Saint-Martin-d’Uriage et Peuple et Culture. 

Une journée d’étude, « De l’École des cadres à l’héritage culturel », est également organisée le 1er mars au palais du Parlement, place Saint-André, à Grenoble.
 
Une publication, Uriage. De l’École des cadres à l’héritage culturel, est également disponible. 
 
 
 
 

 EN IMAGES : DE L'ÉCOLE DES CADRES À LA MILICE 

Prisonniers français lors de la débâcle de 1940. Une humiliation géante…
L’organigramme original de l’Ecole des cadres d’Uriage.
Pierre Dunoyer de Segonzac, fondateur de l’Ecole nationale des cadres de l’État Français.
L’abbé René de Naurois, aumônier à Berlin de 1933 à 1939.
Eric Audemard d’Alançon, instructeur commando.
Roger Vuillemin, moniteur au bataillon de Joinville et ex-entraîneur du club de football du Red Star.
Hubert Beuve-Méry, journaliste, fondateur du journal Le Monde.
Joffre Dumazedier, sociologue.
Emmanuel Mounier, philosophe.
Benigno Cacérès, fondateur de Peuple & Culture (au centre).
Un groupe d’instructeurs de l’Ecole nationale des cadres de l’État français.
Le château d’Uriage, propriété jadis de l’illustre famille Alleman et du chevalier Bayard. Tout un symbole !
Défilé des stagiaires de la promotion Verdun.
Au premier plan, le directeur de l’école des cadres, Pierre Dunoyer de Segonzac.
Montée des couleurs sur le stade aménagé à proximité du château.
L’éducation culturelle fait partie des enseignements dispensés à Uriage. Chanteurs et comédiens sont régulièrement invités au château.
L’hymne de l’Ecole nationale des cadres d’Uriage.
Visite à Uriage, en juin 1941, du chef des armées du gouvernement de Vichy, l’amiral Darlan.
Extrait d’une lettre de dénonciation.
À partir de janvier 1943, la Milice s’installe au château d’Uriage. Prestation de serment de jeunes Miliciens.
Publié le : 
01 janvier 2018